Après la croissance, la quête de sens

Les "démarcheurs de l'après-croissance" vont de villes en villages durant l'été.Dénonçant la course insensée à la surconsommation.Ils veulent démontrer que l'on peut vivre avec moins que ce que l'on a.

Après la croissance, la quête de sens
©D.R.
gilles toussaint

reportage

Des démarcheurs, on en croise quelquefois. Ceux qui veulent fourguer des billets de tombola ou les marchands de quelconque tapis... Cathy, Bastien, Bruno, Moïse, Jean-Pierre et leurs compagnons de route n'ont rien à vendre pour leur part. Juste des idées à partager. Une conviction surtout : celle que le bonheur ne s'achète pas. Que la société de (sur)consommation n'est qu'une voie sans issue.

Partis de Lille le 28 juin, ils ont choisi de sillonner les routes du Hainaut, de Flandre et du Brabant wallon jusqu'au 31 août, date à laquelle ils rejoindront Bruxelles. Ils marchent donc. De ville en village. De village en village. De village en ville. Une grosse dizaine de kilomètres quotidiens, ponctués de rencontres organisées ou impromptues, de repas autour du feu, de débats.

Vendredi, c'était jour de relâche. Dans la pâture qui jouxte le foyer d'animation de Gibecq, Cannelle et Frisko ­ - les deux ânes de bât de cette singulière caravane - ­ goûtent un repos mérité. "La composition du groupe et le nombre de participants sont très aléatoires. C'est fonction de la météo, notamment, et du temps dont disposent les uns et les autres", explique Bastien, l'une des chevilles ouvrières de cette initiative. La caravane est ouverte à qui veut la rejoindre. "Le but est que le groupe soit autonome et s'organise par lui-même. Il arrive d'ailleurs qu'aucune des personnes qui ont organisé la marche ne soit présente".

Ces "objecteurs de croissance", comme ils se définissent eux-mêmes, vont et (re)viennent donc. Parfois pour un jour, parfois plusieurs. Une démarche qui s'inspire de l'exemple du chercheur en écologie français, François Schneider, qui, en 2004, a parcouru la France pour colporter ce message de la "décroissance soutenable".

Plus de liens, moins de biens

Nourriture achetée dans des commerces locaux, visite de fermes "bio", camping, cuisine sur un réchaud de fortune... L'idée est de démontrer par l'exemple que l'on peut parfaitement bien vivre avec moins. Un credo qui repose sur des motivations autant sociales qu'écologiques. "C'est une remise en question de la surconsommation, du productivisme à tous crins et du principe du PIB, résume Bastien. Nous voulons inventer ensemble un nouveau système de fonctionnement commun axé sur les valeurs humaines et non pas matérielles". "Et montrer que cela peut se vivre avec plaisir", renchérit Cathy, qui se réjouit de voir la réflexion que suscite leur "expérimentation" auprès des personnes rencontrées. "Les gens sont interpellés par la caravane, ils viennent à notre rencontre et posent des questions. Le contact avec les enfants est très intéressant car ce sont de très bons relais", sourit-elle.

Car l'objectif est bien celui-là : échanger des savoirs et des savoir-faire, faire mûrir les réflexions, tisser des liens, cultiver la convivialité et non pas passer quelques jours de randonnée bucolique entre convaincus. "Même quand la marche sera terminée, cela aura un impact par la suite. Cela travaille en vous le restant de l'année et change petit à petit votre vie", témoigne Bruno, le doyen de la troupe, qui fut déjà de l'aventure lors de la première édition de cette "démarche" l'an dernier.

Pression sociale

Consommer pour consommer semble être devenu une fin en soi, au détriment des liens sociaux, déplore pour sa part Jean-Pierre. "Il faudrait supprimer la production des choses tout à fait inutiles voire nuisibles. Tous ces nouveaux besoins créés uniquement par la pression sociale qui pousse à la consommation, par la frustration induite par la publicité et la télévision." Et Bastien de souligner le paradoxe des nouvelles technologies de communication qui finissent par séparer les gens plus qu'elles ne les rapprochent.

Ni "réacs", ni "baba cool" sur le retour, ni "anti-technologie", ni "nostalgiques du socialisme ou du communisme", chacun d'entre eux s'attache à appliquer ses convictions dans sa vie quotidienne. En préférant le vélo et les transports en commun à la voiture; en réutilisant l'eau sanitaire pour alimenter la chasse du W-C, ou encore en boycottant le GSM. En reconnaissant aussi qu'il n'est pas toujours évident de rester cohérent.

Tous se réjouissent en tout cas de voir ces idées cheminer peu à peu dans la société, que ce soit dans les syndicats et certaines associations, via les groupements d'achat commun et "de simplicité volontaire", ou encore certains projets de "donnerie" et de "prêterie" comme ceux qui ont vu le jour à Louvain-la-Neuve.

"Est-ce que l'augmentation du pouvoir d'achat rend vraiment les gens plus heureux ?", interroge encore Bastien, qui a troqué un boulot dans la vente pour le secteur parascolaire. Voilà un bien beau sujet de dissertation.