Di Rupo: "Ma vie est un conte de fées"

Mons vit à l'heure Di Rupo. La ville, autrefois oubliée, connaît aujourd'hui un dynamisme culturel, économique, urbain hors du commun. Le grand architecte n'est pas peu fier de sa ville qui a mis en valeur ses richesses passées et accueilli quelques audacieux projets contemporains. Vers notre dossier spécial

Di Rupo: "Ma vie est un conte de fées"
©Alexis Haulot
ENTRETIEN FRANCIS VAN DE WOESTYNE

Mons vit à l'heure Di Rupo. La ville, autrefois oubliée, connaît aujourd'hui un dynamisme culturel, économique, urbain hors du commun. Le grand architecte - qui a été jusqu'à imposer le modèle et la couleur des parasols et des chaises des cafés et restaurants de la grand-place - n'est pas peu fier de sa ville qui a mis en valeur ses richesses passées et accueilli quelques audacieux projets contemporains. On n'est pas à Barcelone ou à Berlin, mais on sent une unité, une cohérence. Pour tout dire, un projet. Cerise sur le gâteau, ou plutôt basilic sur les pâtes, la ville renferme en ses murs quelques excellents restaurants, dont celui choisi pour cette rencontre : "La table des Matières". Elio de A à Z en quelque sorte.

"C'est ici, à Mons, que je me sens bien. Chez moi, dans cette maison ancienne que j'ai rénovée de manière assez moderne et lumineuse. Et dans cette ville, dans ses rues, dans ses endroits où on aime faire la fête. Je ne me lasse jamais de la traverser à pied tellement elle est belle. J'aime aussi d'autres villes : j'adore les galeries Saint-Hubert à Bruxelles, Gand, la plus belle à mon goût, ou Paris bien sûr, qui se trouve à un jet de pierre de Mons."

Pas besoin de carte de restaurant. Elio Di Rupo concocte le menu à sa guise : légumes grillés, thon mi-cuit, pâtes, puis fruits et café. "Comme je vais au restaurant une à deux fois par jour, j'essaye de trouver des restaurants de qualité où l'on mange sain. Je fais très attention à mon alimentation." Manger sain ne suffit pas pour garder la ligne. Trois fois par semaine, il s'offre une heure de sport : 15 minutes de cardio, 15 minutes d'abdominaux ("c'est essentiel, c'est cela qui maintient le corps en état", 15 minutes de poids pour les épaules et les bras puis 15 minutes pour les jambes. "J'essaye d'y aller avant chaque congrès ou chaque discours important : alors je me sens dans une forme olympique." Mais, parfois, cela ne suffit pas pour "tenir" dans ce métier de fous qu'est celui de président de parti. "Je prends des compléments alimentaires, des trucs avec un peu de zinc ou, quand je suis vraiment très fatigué et que je dois quand même continuer, je prends du ginseng coréen..."

Les loisirs dans cette vie ? Rupo confie : "Je n'ai pas de loisirs. La fonction que j'exerce est une contrainte hyperprofessionnelle mais, en même temps, c'est toute ma vie. Même dans les moments les plus difficiles, j'ai beaucoup de plaisir à faire ce que je fais. Je ne sépare pas ma vie en tranches, une tranche professionnelle puis une tranche de loisirs. Je vis dans un mélange harmonieux de tout cela. Quand je travaille, je suis heureux. En fait, je trouve que ma vie est presque un conte de fées... ! Ma vie est une succession d'instants privilégiés. Il faut savoir les capter. Je ne m'attendais pas à ce parcours-là. Mais je n'ai aucun regret. J'ai 57 ans. Je commencerai à réfléchir à l'atterrissage de ma carrière quand j'aurai 70 ans. Benoît XVI est bien devenu pape à cet âge-là, même si je n'ai pas l'intention de concourir à cette fonction-là..."

Pourtant sa vie n'a pas toujours été un long fleuve tranquille. La famille Di Rupo, originaire des Abruzzes, d'un village appelé Saint-Valentin ("Cela ne s'invente pas..."), est venue chercher du travail en Belgique. Mais le malheur a frappé la mère et ses sept enfants. Orphelin de père à un an, Elio Di Rupo a vu une partie de ses frères et soeur confiés à un orphelinat. Lui est resté avec sa mère, vivant d'abord dans une baraque avant d'obtenir une petite maison. "Même avec cela, je ne peux pas dire que j'ai eu une enfance malheureuse." Sa maman, sa référence : "Avec rien, elle nous donnait du bonheur. Les jours de fêtes, elle achetait des sandwichs qu'elle coupait en deux. Ensuite, elle étalait la vanille à l'intérieur. Pour nous, ce dessert était le vrai luxe. Chaque fois que je mange une pâtisserie à la vanille, je pense à elle. Quand elle est morte, j'ai éprouvé une tristesse infinie, indicible. Je la revois, venant à la défense de ma thèse de doctorat en chimie sur le "frittage du silicate de zirconium". Elle portait un chapeau vert que sa belle-soeur était allée lui acheter, comme si elle allait marier son fils. Elle ne savait ni lire ni écrire. Chaque fois que je passais un examen, elle déposait un cierge à l'église... et cela a marché ! Quand je la quittais, elle me disait : "Que Dieu te bénisse." Elle restait sur le pas de la porte jusqu'à ce que j'aie franchi le coin de la rue de la cité ouvrière où nous habitions. Quand elle est morte, j'ai hérité de six chaises." Même si le jeune Elio a été élevé dans la religion catholique, il s'en est distancié : "Je n'ai pas supporté les indulgences, l'idée que si l'on était riche, on pouvait racheter ses péchés." Aujourd'hui, le président du PS se dit athée, rationaliste et franc-maçon : "Ce n'est en rien un pouvoir occulte politique... sinon les majorités régionales ne seraient pas ce qu'elles sont. Ce sont des gens bien qui se réunissent pour réfléchir, pour améliorer leur personnalité et développer leur altruisme."

Même si sa vie ressemble à un conte de fées, on ne peut occulter l'"Affaire" lorsqu'un jeune mythomane l'accusa d'avoir eu des relations sexuelles avec lui, lorsqu'il était encore mineur. Un épisode dont il parle aujourd'hui sans réserve puisqu'il a été totalement blanchi. "Je n'oublierai jamais ce vendredi 15 novembre 1997." Son ami John Goossens, ancien patron de Belgacom, avait insisté pour qu'il participe à un dîner au Palais d'Egmont en compagnie d'Henri Kissinger. "A mon retour, mon fax et mon téléphone débordaient de messages. Quelqu'un m'appelle. C'était Dehaene qui me dit : viens tout de suite à Vilvorde. P endant trois heures, Dehaene et Busquin ont tout fait pour que je démissionne de mon poste de vice-Premier ministre." Cette nuit-là, il décida de tout faire pour prouver son innocence, malgré l'acharnement de certains juges et d'une certaine presse (qui en avait fait un complice de Dutroux). Il se souvient de cette journaliste qui, face à ses dénégations, lui avait lancé :

- "Oui, mais vous êtes quand même homosexuel..."

- "Et alors ?" avait-il lancé.

"Cette réponse m'a sauvé. Je suis entré dans le cercle de la vérité." Cette épreuve, terrible ("si je n'avais pas pu prouver mon innocence, il m'eut été impossible de rester vivant") a eu quand même quelques effets positifs. "D'abord, cela m'a forgé mon caractère. Aujourd'hui, je relativise tout. Le côté le plus merveilleux, cela a été les témoignages de jeunes gays qui éprouvaient, jusque-là, d'énormes difficultés dans leur famille parce qu'ils n'osaient pas se révéler. Leurs parents m'ont aussi remercié. A cette époque, les gays étaient considérés comme des folles. Aujourd'hui, ils sont maires de Paris, de Berlin..."

Tout cela appartient au passé. Elio Di Rupo se dit apaisé et heureux. Il puise aussi cette paix intérieure dans ses lectures favorites. Rimbaldien convaincu, il lira cet été "L'autre Verlaine" (qui a passé deux ans dans la prison de Mons). Il prendra aussi " Réinventer le travail " et " Platon, l'éternel retour de la liberté ". Peut-être n'aura-t-il pas le temps de tout lire, car il ne néglige plus les magazines comme " Les Inrockuptibles ", " L'oeil " ou " Lire ". Sans oublier les " Mémoires d'Hadrien " qu'il lit, lit, lit et relit... plus que n'importe quelle note sur la réforme de l'Etat.

© La Libre Belgique 2008


Premier citoyen de Mons - Naissance le 18 juillet 1951 à Morlanwelz ; -1982 : conseiller communal à Mons puis échevin en 1986 ; -1987 : député fédéral puis sénateur en 1991 ; -1992 : ministre de l'Enseignement; -1994 : vice-Premier ministre et ministre des Communications ; -1999 : président du PS ; -2000 : bourgmestre de Mons ; -2005 : ministre-Président du gouvernement wallon.