Di Rupo: "Le libéralisme est en train de s'effondrer"

Pour Elio Di Rupo, le président du PS, la crise financière est aussi celle du libéralisme, un système, dit-il, qui a vécu. Il prône un système régulé. Ringard, le PS ? "Aujourd'hui les modernes, ce sont les socialistes".

Di Rupo: "Le libéralisme est en train de s'effondrer"
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Francis van de Woestyne

Qui, selon vous, est responsable de la crise financière mondiale ?

C'est la crise du libéralisme. Nous vivons, depuis 10 ans, avec un concept selon lequel il faut réduire à sa plus simple expression l'autorité publique ainsi que tous les mécanismes de régulation. On nous a dit qu'essayer d'avoir des règles un peu contraignantes pour le marché était quelque chose d'impensable et que le marché, à lui seul, allait pouvoir régler l'ensemble des besoins des citoyens. Aujourd'hui, les banques s'effondrent et avec elles, l'idéologie libérale. Les libéraux essayent de se rattraper et prônent aujourd'hui une certaine forme de régulation. Mais où étaient-ils, tous ces gens, quand on a combattu la directive Bolkenstein qui libéralisait les services à l'intérieur de l'Europe ? Nous avons des défauts. Mais nous, socialistes, avons toujours agi avec la conviction du bien commun. En face, ils ont voulu promouvoir une société casino. L'ultralibéralisme est le moteur de la destruction de l'économie réelle et de la cohorte de misères qui va suivre.

Les libéraux estiment au contraire que le libéralisme est le capitalisme régulé...

Il aurait fallu le dire avant. Et que l'on me donne un, un seul, acte de régulation du marché issu des rangs libéraux. Nous nous sommes battus comme des chiens pour avoir une loi de lutte contre le surendettement, pour avoir une centrale des crédits, etc. Qui m'a traité d'archaïque quand j'ai proposé un observatoire des prix ?

Un acte de régulation libérale : la commission bancaire n'a-t-elle pas été renforcée ?

Ah oui, ça on a vu ! Vous trouvez que tout s'est donc passé admirablement, que l'Etat a été dûment informé, que l'Etat n'a pas dû intervenir ? Il faudra que l'on puisse examiner les raisons pour lesquelles la commission bancaire a si peu anticipé cette crise. Ces experts, payés chèrement, qui connaissent le système mondial mieux que quiconque ne pouvaient-ils pas envoyer des signaux ?

La commission d'enquête que vous réclamez ne va-t-elle pas aggraver la crise de confiance ?

En quoi la vérité troublerait-elle la confiance des gens ? Il faut mentir pour rétablir la confiance ? Non. Il faut savoir ce qui s'est passé. En 2006, 2007, les banques et les assurances ont fait des bénéfices plantureux. En 2008, c'est la faillite virtuelle qui nécessite intervention massive de l'autorité publique, avec un impact terrible sur l'économie et les citoyens. Il faut essayer de comprendre ce qui s'est passé. Cet examen ne doit pas se faire dans la précipitation. L'important est de sortir de la crise. La vertu de la commission d'enquête, c'est moins son pouvoir de juge d'instruction - là, on peut trouver des accommodements - que l'obligation qui doit être faite aux gens de venir s'expliquer de sorte que la Justice puisse faire son travail si une situation paraît illégale.

Le PS, disent les libéraux, est un des plus ringards d'Europe...

Aveuglés par leur victoire du 10 juin 2007, les libéraux ont cru que tout était gagné. L'arrogance, le mépris dont on a fait l'objet est inacceptable. Moi, je n'ai aucun esprit de revanche. Mais je dis qu'il faut penser aux gens, pas à ceux qui ont 100 000, 50 000 ou 10 000 euros à la banque. Non. À ceux qui n'ont rien ou pas grand-chose. À ceux qui ont des difficultés et qui n'ont pas eu la faculté d'épargner. Nous voulons une répartition raisonnable et des risques et du bien être des gens. Je ne crois pas que cela soit ringard. Je pense que les modernes, ce sont les socialistes...

Dans sa tentative de sauver Fortis et Dexia, le gouvernement n'a-t-il pas un peu vite vendu les bijoux de famille ?

Depuis que les libéraux sont revenus au pouvoir, beaucoup de bijoux ont été vendus. Mais bon. Nous étions dans ces coalitions. Assumons.

Fallait-il mettre plus d'argent public, voire nationaliser les banques ?

Ce qui a été fait l'a été en fonction des réalités juridiques, dans les limites du raisonnable et compte tenu d'une situation folle et affolante.

Majoritaires dans Dexia, les Belges se font dicter la modification des structures de management. Pourquoi ?

J'imagine que notre ministre des Finances a dû en parler avec son ami Nicolas Sarkozy. L'arrivée de Jean-Luc Dehaene est une illustration du retour du politique dans la réalité. On a fait croire qu'il y avait les vertueux du monde économique et les fainéants, les pourris, les inutiles du monde politique. Aujourd'hui, on se rend compte que le salut se trouve du côté de l'autorité publique.

Donc vous dites : la crise est libérale et la solution est socialiste...

Non, cela, c'est trop simple. Je dis : la crise est celle du libéralisme. Et si on avait suivi ce que nous avions proposé, quelques règles, quelques balises dans le monde la finance, on n'en serait pas là. Je suis contre une économie totalement régulée. Il faut laisser la concurrence réelle s'exercer. En revanche, je ne crois pas à l'autorégulation du monde bancaire..

Vous avez pratiqué des "consolidations stratégiques" inspirées du libéralisme chez Belgacom...

Quand les directives européennes de libéralisation ont été prises, sous l'influence des Thatcher et autres, on s'est retrouvé devant la nécessité de faire évoluer Belgacom. Mais j'ai toujours refusé de céder plus de 50 pc au privé. Ce fut ma seule grande divergence de vue avec Jean-Luc Dehaene. J'ai résisté aussi à ceux qui voulaient mettre Belgacom directement en bourse. Aujourd'hui, Belgacom est une des sociétés les mieux gérées, les plus stables et qui a la plus grande liquidité financière.

Vous n'avez pas résisté à l'offre de devenir administrateur de Dexia.

C'est moi qui l'ai voulu. J'y ai appris beaucoup. J'étais là pour veiller aux intérêts des communes. C'était une époque où il y avait des bénéfices plantureux. Mais jamais on ne nous a expliqué les risques que prenait la direction opérationnelle de la Banque. Les médisants disent que j'ai gagné beaucoup d'argent grâce à ce mandat. J'y suis resté dix mois et l'argent a été confié à une fondation que j'ai créé et dont l'objectif est d'aider les orphelins à faire des études universitaires. Tenter de faire croire que j'ai une responsabilité dans ce qui arrive aujourd'hui, c'est méprisable. Je citerais Chateaubriand : " Il faut être parcimonieux avec le mépris tant il y a de nécessiteux". Donc je reste cool. Dire que les administrateurs ont des responsabilités au même titre que les administrateurs délégués qui gagnent un argent fou, c'est se moquer du monde. Ce n'est pas le conseil d'administration qui pilote la direction opérationnelle. Pourquoi croyez-vous qu'il y a des Chiefs Executive Officer, des Chiefs Financial Officer, des Chiefs Operating Officer ? Cela dit, dans le monde de la finance, il y a des gens très bien, responsables et sérieux.

Les Pays-Bas ont décidé de taxer très lourdement les parachutes dorés.

Notre volonté est de faire de même. Voire ces gens qui ont une responsabilité dans l'effondrement de leur société partir avec des parachutes dorés, c'est indécent. Le système libéral tel qu'on l'a laissé évoluer est un système sans boussole morale.

Avez-vous des actions en bourse ?

Oui, pour 2000 ou 3000 euros à la Banque Nagelmakers. Il faudra que je fasse des recherches pour savoir si c'est 2000 ou 3000 euros. Mais ça ne doit plus rien valoir. Comme quoi, quand on parle de petits actionnaires floués...

L'Etat a vidé ses poches pour Fortis et Dexia. Restera-t-il quelque chose pour financer les promesses sociales et fiscales ?

On vit trois types de crise. 1. Institutionnelle : le dialogue institutionnel a été mis en place. 2. Financière. Le gouvernement se démène. 3. Sociale. Il faut y répondre. Ce serait trop simple de dire : il n'y a plus de sous, circulez !

Compte tenu des circonstances, peut-on relâcher la rigueur budgétaire ?

Il faut faire un budget sérieux. Mais il faudra faire des choix. Bien sûr, on ne pourra pas faire tout ce que l'on avait espéré faire en juillet. Mais il faudra apporter des réponses. Les schémas qui prévalaient il y a quelques mois doivent être revus à la lumière de la croissance économique. Il faut que le Budget soit un instrument de relance et traduise la volonté du gouvernement d'aider celles et ceux qui éprouvent les plus grandes difficultés sociales.

Les cadeaux fiscaux sont-ils encore d'actualité ?

Il faudra accorder un bonus fiscal pour les gens qui travaillent, les bas et moyens revenus en particulier. Il faudra faire des efforts pour les pensionnés et les familles. Des mesures doivent également être prises dans le domaine de l'énergie : pas mal de pays appliquent une TVA à 12 pc sur le gaz et l'électricité. Si demain, on décide de réguler les prix, que peut-il se passer ? Les fournisseurs de gaz, d'électricité, de pétrole vont boycotter la Belgique ? Qu'on arrête de se moquer de nous. Si on veut surveiller les prix pour notre consommation "locale", je ne vois vraiment pas où est le scandale. Mais on peut procéder par étapes.

Le gouvernement avait également promis des mesures pour la mobilité...

Des mesures ont déjà été prises en faveur des transports en commun. Mais de nombreux travailleurs ne peuvent pas les utiliser au quotidien parce qu'ils sont éloignés des circuits traditionnels. Donc, ils utilisent leur voiture. Il faut les aider.

Les élections de juin 2009 doivent-elles être également fédérales ?

L'idéal est que le gouvernement fédéral aille jusqu'à son terme, en 2011. On collègue, le président du MR, premier vice-Premier ministre et candidat ministre-président du gouvernement wallon a lancé la campagne depuis un certain temps. C'est son choix. Moi, j'opte pour le travail.

Entre PS et MR, il y a toujours des hauts et des bas...

Il est insupportable de voir un responsable politique, exerçant une fonction aussi importante que la sienne, s'exonérer de la responsabilité à l'égard des Wallons et des Bruxellois. Pour la Wallonie et pour Bruxelles, l'action u gouvernement fédéral est plus importante en termes financiers, que celle des gouvernements régionaux. Attaquer ainsi la Wallonie et faire croire que le destin des Wallons dépend du seul gouvernement wallon, cela n'est pas intellectuellement honnête.

Estimez-vous qu'Yves Leterme s'est révélé dans cette crise ?

J'ai toujours pensé qu'on sous-estimait l'homme. On ne devient pas Premier ministre par distraction.