"Les banques doivent prendre des risques"

Jean-Claude Marcourt, le ministre wallon (PS) de l’Economie et de l’Emploi, est au four (financier) comme au moulin (institutionnel). Il nous parle de la crise, de ses fondements et des enjeux politiques inscrits en filigranes.

"Les banques doivent prendre des risques"
©Devoghel
Philippe Lawson et Paul Piret

Jean-Claude Marcourt, le ministre wallon (PS) de l’Economie et de l’Emploi, est au four (financier) comme au moulin (institutionnel). Il nous parle de la crise, de ses fondements et des enjeux politiques inscrits en filigranes.

La crise financière qui secoue le monde entier peut-elle être présentée comme l'échec du capitalisme et du libéralisme?

Celui qui pense qu’elle est une réussite est à des années lumières de la réalité. C’est l’échec de la croyance que l’Etat ne doit surtout pas s’occuper de l’économie et que les opérateurs économiques et financiers savent mieux que quiconque comment gérer le monde. C’est l’échec de ceux qui pensaient que les arbres montent jusqu’au ciel et qu’à aucun moment, il n’ y aurait ralentissement - la reconnaissance très pudique d’Alan Greenspan disant qu’il s’était trompé est quelque chose d’étonnant. C’est l’échec de la cupidité, c’est-à-dire de l’argent facile, déconnecté de l’effort et de l’économie réelle.

Est-ce à dire que des acteurs politiques doivent aussi faire leur mea culpa?

Ceux qui disent aujourd’hui que l’Etat doit jouer un rôle n’ont qu’à reprendre leurs déclarations d’il y a 3 ou 6 mois dans lesquelles ils affirmaient que l’Etat n’intervienne pas, que ça donnerait un mauvais signal. Nous avons vécu, pendant des années, la stigmatisation de l’Etat: qu’il sorte de la vie des gens et ne s’occupe plus de rien. Il faut reconnaître que le président français Sarkozy a retrouvé des accents gaulliens, alors qu’on stigmatisait la France quand elle prônait un certain interventionnisme. Il faut retrouver l’esprit des fondateurs de l’Union européenne où l’Etat avait un rôle. Parce que quand le système va bien, les règles sont perçues comme des empêcheurs de tourner en rond; mais le jour où ça va mal, les seuls instruments économiques forts pour restabiliser le système, c’est l’Etat. Il faut lui rendre aujourd’hui sa place d’acteur impartial et protecteur de chacun.

Irez-vous jusqu'à prôner en Wallonie ou en Belgique un fonds souverain pour aider les entreprises?

Nous avons des ressources financières limitées en Wallonie, ce serait donc difficile de créer un fonds souverain. Mais la crise actuelle légitimise l’idée selon laquelle il est important d’avoir des outils publics d’intervention comme la SRIW ou la Sowalfin. Quant au fonds souverain, c’est le sommet de l’interventionnisme dans l’économie.

La crise ne fragilise-t-elle pas l'économie européenne, la transformant en une proie pour les fonds souverains des pays du Golfe?

Tout à fait. Il est vrai qu’il y a aujourd’hui une vulnérabilité accrue de l’économie européenne. Je souhaiterais qu’il y ait une réflexion sur la manière dont les fonds souverains entrent dans nos entreprises. Des intervenants économiques ont cru qu’il n’y avait que de la volonté économique en économie. Les fonds souverains, c’est l’intervention de notion politique, le fait de voir nos entreprises détenues par des intervenants qui n’ont peut-être pas uniquement la volonté de les faire croître, mais d’avoir des positions stratégiques.

Les réponses que vous apportez sont-elles suffisantes pour aider les entreprises?

Elles sont adéquates par rapport au niveau de pouvoir où je suis, mais elles doivent être complétées au niveau fédéral. En Wallonie, les mesures que nous avons prises (octroi de crédits subordonnés à des taux préférentiels, rôle plus proactif des invests, augmentation du plafond de garantie de la Sowalfin dans ses activités de soutien aux entreprises) me paraissent répondre assez bien aux demandes PME et des TPE. Mais il est clair que pour les grandes entreprises, les banques doivent jouer un rôle important. Nous devons être déterminés et poursuivre le plan Marshall. Nous allons rencontrer le Premier ministre le 5 novembre et avons un certain nombre de demandes à son attention. Il y a des actions à prendre au niveau des régions, de l’Etat, de l’Europe et au niveau mondial.

Qu'attendez-vous du fédéral?

Il doit amplifier ce que nous avons fait. L’Etat est devenu actionnaire des banques; il faudra leur dire qu’après avoir été défaillantes et avoir bénéficié de l’aide des pouvoirs publics, elles doivent maintenant "renvoyer l’ascenseur" en soutenant l’activité économique. Le public a pris des risques en entrant dans leur capital, à elles de faire la même chose en accordant une attention favorable aux demandes de crédits des entreprises. Les banques aussi doivent prendre des risques. L’Etat va avoir plus de 10 pc de BNP Paribas, il doit exiger que Fortis reste un centre complet de services aux entreprises en Belgique et que celles-ci ne doivent pas courir à Paris pour obtenir des lignes de crédits un peu compliqués lorsqu’elles font de la grande exportation. C’est un point fondamental; il nous faut des garanties que nos entreprises bénéficient d’un soutien maximal.

Mais le départ d'Axel Miller, CEO de Dexia, qui a été exigé par les Français, n'est-ce pas une capitulation de la Belgique?

Je n’aime pas rentrer dans cette logique de dire qu’on a capitulé ou pas. Effectivement, la demande est venue du côté français et je n’en connais pas les raisons. Je note toutefois que le problème de Dexia vient du côté français puisque c’est la filiale américaine (FSA), ex-filiale du Crédit local de France, qui a plombé les comptes de la banque. Dès lors qu’un accord a été pris, les Belges représentent près de 40 pc du capital de Dexia; ils doivent peser lourdement pour que la banque réponde non seulement à son métier historique de financement des collectivités locales, mais prenne aussi un rôle accru dans l’économie du pays.

Quelles sont les exigences de la Région wallonne à l'égard d'Ethias, maintenant qu'elle en est actionnaire ?

Ethias est une belle société qui a été plongée dans la turbulence par le jeu de dominos des autres structures. Nous devons travailler ensemble - mutuelle, Etat, Régions - pour qu’Ethias poursuive son développement. Mais il faut faire évoluer son conseil d’administration et il est normal que les nouveaux actionnaires y soient représentés. Quant au rapprochement avec le français Covea (GMF, MMA, MAAF), les juristes travaillent pour voir si nous devons poursuivre le processus ou pas, dans la transparence.

Malgré les mesures, la crise financière ne se mue-t-elle en crise économique ?

Un ralentissement économique était en cours depuis 18mois, provenant des USA. La crise financière a eu un effet d’amplification gigantesque. Il faut donc juguler ce processus, mais nous assistons à un phénomène pervers : parce qu’il y a moins de liquidités sur le marché, les entreprises veulent garder le cash chez elles et reportent des investissements. Elles génèrent ainsi, par leur comportement, un ralentissement accru.

Que pensez-vous des parachutes dorés ?

Je suis contre. Je suis pour le fait que tout travailleur, au moment où il quitte l’entreprise parce que l’actionnaire le décide, ait une indemnisation. C’est normal. D’une manière générale, lorsque vous donnez des bonus liés au chiffre d’affaires, vous permettez à des gens de vendre à perte. Plus ils vendent, plus ils gagnent, c’est stupide. Lorsque l'on dit à des gens que leur rémunération est liée au cours de Bourse et que s’ils sont virés, ils touchent le jackpot, ne croyez-vous pas qu’on induit dans le système une perversion absolue ? Le type n’a plus d’intérêt à maintenir une activité économique saine; on crée un conflit d’intérêt permanent dans la gestion de l’entreprise.

La crise va-t-elle marquer le retour en force des débats idéologiques ?

Il y a toujours eu de l’idéologie; les êtres humains ont tous la projection d’un modèle de société. Celui du socialisme est un progrès économique durable, régulé, avec protection sociale et distribution de richesses. Ce n’est pas : "Faites confiance au marché qui tire l’économie vers le haut." Je suis très étonné; on nous a dit dès les débuts de la crise : "Vous, vous avez eu la crise du communisme !" Que je sache, les socialistes démocratiques ne se sont jamais pris pour des communistes ! J’ai explosé de joie à la chute du Mur de Berlin...

L'équation "crise du capitalisme = échec du libéralisme = le MR a tout faux" n'est-elle pas aussi simpliste ?

Nous sommes contre l’économie de marché "autorégulée"; il est clair que le MR l’a promue. Quand il s’est agi de dire les éléments négatifs de Bolkenstein, ou quand on veut décrire les rôles de l’Etat, il est difficile d’avoir leur soutien. Mais je n’ai jamais dit que le MR est libertarien, comme un Alain Madelin en France. Ici, on a plutôt tendance à l’émergence de libéraux populistes, comme Destexhe et Aernoudt, fort proches d’une idéologie de scandalite.

Que Rudy Aernoudt imagine créer un parti en Wallonie, cela vous inquiète ?

Non. C’est à nous de prouver que les réponses simples à des problèmes compliqués ne marchent pas.

Le PS ne trouve-t-il pas à se venger de ses difficultés autour des "affaires" ?

Nous renvoyer à la figure le comportement d’un certain nombre a été d’une médiocrité sans nom, parce que ce n’est plus un argument politique. On a volontairement dégradé les mœurs politiques en jouant sur le poujadisme et la scandalite.

Mais il n'y a pas de jubilation au PS, du genre : "Ça va mal mais c'est bien pour nous" ?

Non, parce que ce sont toujours les plus faibles qui souffrent; et que leur désespoir les conduit à vouloir des réponses simples.

Comment appréhendez-vous la lutte pour le leadership entre PS et MR en Wallonie ?

Sereinement. Je n’ai pas peur des élections. Car je pense que nous avons fait un travail considérable avec notre partenaire.

"Scotché" à vous, le CDH ?

Pas du tout. Nos débats peuvent être musclés, mais la vertu que nous avons par rapport à la législature régionale précédente, et à la législature fédérale actuelle, c’est que nos débats sont internes au gouvernement : quand la décision est prise, il y a solidarité pour la défendre et loyauté pour la mettre en œuvre.

Vous prônez donc la reconduction de la coalition ?

L’électeur aura une grande responsabilité.

Et si la seule bipartite possible est PS-MR, la préfèrerez-vous à une tripartite ?

Mon combat, c’est que le PS garde la main. Ecolo aujourd’hui est moins nettement proche de différentes thèses du MR. Quant au MR, il veut pilonner un "cartel" qui n’existe pas, donc il se trompe de cible. J’espère que, après le 7juin, on privilégiera un projet sur la seule arithmétique.

La campagne ne risque-t-elle pas d'échapper à ses acteurs ? Au sens où rivaliseraient un calendrier économique de crise et un échéancier judiciaire d'affaires ?

Côté économique, nous avons la responsabilité d’apporter des réponses. Côté judiciaire, l’avocat que je suis de formation espère que l’on n’utilisera pas des agendas pour, comme par hasard, peser sur le débat démocratique.

Redoutez-vous donc l'inverse ?

J’ai une grande confiance en la Justice. Mais elle ne doit pas seulement être impartiale; elle doit être l’image de l’impartialité.

Vous êtes en train de nous dire : "Si des procès arrivent à maturité d'ici juin, mieux vaut les reporter après les élections" ?

La Justice ne peut pas souffrir du moindre soupçon d’un manque d’impartialité. Je ne demande pas de manipuler les agendas; je demande que les autres ne le fassent pas non plus. Il faut raison garder, mais y être attentifs.

Vous participez aussi au dialogue institutionnel. C'est quoi ça, déjà ?

C’est vrai, certains matins, devant son agenda, on se dit que la Belgique est bien la patrie du surréalisme... Mais les réalités s’imposent toujours : il y a volonté de réformes et de dialogue. Ma formation y participe loyalement. La méthode, c’est essayer de se parler, se comprendre, voir ce qui est possible. Kris Peeters fait des réunions et opère des contacts sur ces bases-là. On se voit assez régulièrement.

On n'en est qu'aux approches, ou déjà dans le vif des sujets ?

Les deux. Selon les thèmes.

C'est bien le ministre-Président flamand qui dirige la manœuvre ?

Il est le principal moteur. Armand DeDecker est coprésident. Entre francophones, nous sommes cohérents. Euh, non, nous essayons d’établir des cohérences.