Les tontons flingueurs du palais

Le dossier Fortis aura réussi à provoquer la chute d’un gouvernement et à perturber durablement la vie politique mais aussi à créer de sérieux remous au sein de l’appareil judiciaire.

jean-claude matgen

Le dossier Fortis aura réussi à provoquer la chute d’un gouvernement et à perturber durablement la vie politique mais aussi à créer de sérieux remous au sein de l’appareil judiciaire.

A divers échelons et dans divers cénacles, on se regarde désormais en chiens de faïence alors qu’hier, tout n’était, en apparence au moins, qu’amitié, cohésion et partage des mêmes objectifs sinon des mêmes idées.

Lorsqu’en 2007, la Cour de cassation a fêté ses 175 ans d’existence, son Premier président, Ghislain Londers, et son procureur général, Jean-François Leclercq, semblaient parler d’une seule voix. Ils recevaient leurs hôtes de concert, donnaient ensemble des conférences de presse où ils défendaient les mêmes points de vue sur, par exemple, la nécessaire modernisation de l’institution et son besoin d’ouverture sur le monde.

Il semblait n’y avoir pas même l’épaisseur d’une feuille à cigarettes entre la tonalité de leurs discours respectifs. Aujourd’hui, cette belle unité a volé en éclats. Jean-François Leclercq, qui a peut-être hérité de ses convictions protestantes une rigueur et une précisions difficiles à prendre en défaut, n’a toujours pas avalé le fait que le plus politique Ghislain Londers, dont ses anciens collègues de la commission d’avis et d’enquête du Conseil supérieur de la Justice ont pu apprécier l’agilité intellectuelle et le sens tactique, ait, sans l’en avertir, adressé une note au président de la Chambre dans laquelle il exprimait sa conviction que l’exécutif avait fait pression sur le judiciaire.

On sait quels résultats cette adresse a engendrés. L’argumentation de M. Londers n’a toutefois pas eu l’heur de convaincre M. Leclercq, qui l’a fait savoir dans une lettre assassine dont tous les mots avaient été longuement (trop longuement ?) pesés.

Voilà pour la Cour de cassation, où l’ambiance serait aussi lourde que dans le vestiaire d’un club de football après une défaite d’anthologie.

Colère et affliction

A la cour d’appel de Bruxelles, l’atmosphère est à peine plus sereine car l’après-midi du 12 décembre, celle qui s’est terminée par la rédaction de l’explosif arrêt, a laissé des traces.

Notamment, entre le procureur général Marc de le Court, inquiet de la tournure des événements et qui a voulu le faire savoir non seulement à M. Leclercq et au ministre de la Justice mais aussi au Premier président Guy Delvoie, et ce dernier, qui a tenu à protéger Paul Blondeel, le président de la 18e chambre, contre toute forme de pression.

Chacun reste persuadé qu’il a fait son devoir et son travail et chacun continue à estimer qu’il avait raison contre l’autre.

Un étage plus bas, Pierre Morlet, avocat général, qui a rédigé l’avis du ministère public en degré d’appel, se demande encore pourquoi on lui cherche autant de noises deux mois avant son départ à la retraite alors que Paul Blondeel ne décolère pas, comme sa lettre à la commission parlementaire l’atteste, envers l’attitude de la conseillère "rebelle" Christine Schurmans. Plus discrète, la 3e juge du siège, Mireille Salmon, est, selon son entourage, très affectée par ce qui arrive.

Du côté du tribunal de première instance, si la présidente du tribunal de commerce, Francine De Tandt n’est pas concernée par tout ce remue-ménage, les deux magistrats du parquet, le procureur du Roi Bruno Bulthé et son substitut Paul Dhaeyer, semblent garder la tête froide au milieu d’une agitation qui a pris, à certains moments, les allures d’une tempête. Le beau fixe n’est en tout cas pas encore revenu au sein de deux composantes de la magistrature, celle dite debout et celle dite assise, qui ont, en cette occasion, montré qu’elles ne tiraient pas toujours dans la même direction. Euphémisme.

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