Léopold II, un Roi entre génie et gêne

On l’aime ou on ne l’aime pas mais même ses plus grands contempteurs reconnaissent que Léopold II a joué un rôle très important dans notre histoire nationale.

Léopold II, un Roi entre génie et gêne
©AP
Christian Laporte

On l’aime ou on ne l’aime pas mais même ses plus grands contempteurs reconnaissent que Léopold II a joué un rôle très important dans notre histoire nationale.

Anti-héros, pour ne pas dire l’incarnation du mal pour certains ou, au contraire, grand visionnaire incompris pour d’autres, il a subi ces dernières années moult attaques frontales sur fond de repentances et de réécriture moralisatrice du passé colonial. Au point d’avoir été traité très anachroniquement de "roi génocidaire" dans un document de la BBC généralement moins approximative. A l’occasion du centenaire de son décès le 17 décembre qui ne donnera lieu à strictement aucun hommage officiel, la mémoire des Rois étant célébrée par le Palais le 17 février de chaque année, un groupe d’historiens de l’UCL a été bien inspiré de rouvrir le dossier Léopold II à partir d’une journée d’études mais surtout à partir de plusieurs recherches originales entreprises par les meilleurs experts scientifiques du royal sujet dans nos principales institutions universitaires. D’où une approche plurielle d’où il ressort que "les représentations les plus variées de Léopold II coexistent sur un mode bien plus complexe que celui du génie colonial ou de la gêne postmoderne".

"Ce sont autant d’apports nouveaux alors qu’il y a encore toute une série de fonds d’archives à exploiter" commente Vincent Dujardin (UCL), un des cinq coordinateurs du projet. "Notre souci a été de sortir d’une confusion souvent faite aujourd’hui entre la biographie de Leopold II et l’histoire du Congo léopoldien. Nous avons voulu rappeler que le Roi a aussi joué un rôle important dans la politique étrangère européenne. Ainsi, Philippe Raxhon (ULg) a montré comment il a sauvé la paix en Belgique face au double danger français et prussien en 1870 alors que son collègue Francis Balace met à mal l’image d’un Roi militariste. Mais, bien entendu, plusieurs contributions s’arrêtent à l’Etat indépendant du Congo et notamment à la violence qui a pu y être menée. Avec aussi des éclaircissements sur l’administration sur place insuffisamment contrôlée".

D’autres contributions montrent aussi le lien récurrent entre la monarchie constitutionnelle belge et la monarchie congolaise. "Dès son premier discours de jeune sénateur, le futur Léopold II a montré son ambition de conquérir de nouveaux marchés extérieurs. Et comme l’a montré Jan Vandersmissen, l’aventure coloniale a été mieux préparée qu’on le pense "

Mais la richesse de l’ouvrage commun sur Léopold II dépasse ce que l’on a appelé les "jalons historiques". Ainsi, "il nous a aussi paru intéressant de revisiter Léopold II à partir des mémoires et des représentations qui ont traversé le temps", poursuit Tanguy de Wilde d’Estmael, autre coordinateur de l’entreprise et également professeur à l’UCL. "C’est que l’on a fait de nombreux usages politiques aussi de ses représentations. Dans le cadre de sa vie privée comme dans sa politique nationale ou internationale, il a inspiré non seulement les caricaturistes de son temps mais a continué à dominer l’espace public. Qui plus est, l’étude des représentations du souverain a aussi pour but d’éclairer sous un jour nouveau les mé canismes mémoriels qui façonnent en partie l’identité belge. Il était intéressant de se pencher donc aussi sur les manuels scolaires où la représentation change après la fin de la colonie. Et il a paru utile aussi d’aller puiser dans d’autres sources littéraires, théâtrales et plus largement artistiques".

Mais la mémoire de Léopold II n’est pas seulement belge : elle est encore et toujours aussi congolaise. Avec un Congo qui ne connaît pas notre manichéisme et où la statue du Roi n’est pas déboulonnée, ni au propre ni au figuré. Car le présent préoccupe plus le peuple congolais que le passé. Bref, une étude à 19 voix qui vient à la bonne heure avec en guise de conclusion toute provisoire, une belle synthèse signée par l’ancienne recteure de la VUB, Els Witte. Et pour nos lecteurs, ci-contre, quelques morceaux choisis.


"Léopold II. Entre génie et gêne. Politique étrangère et colonisation", Racine et Lannoo (en néerlandais); 416 pp, 34,95 €