La liberté et non le devoir d’apprendre

Discipline, comme tu saignes" : les mots de René Char accueillent le visiteur, accrochés à l’entrée du bâtiment principal. A l’intérieur, dans la superbe grange qui sert de salle commune, de bibliothèque et de salle de réunion, des garçons s’affairent en cuisine, préparant un "couscous italien" pour le dîner. Dossier: Education et enseignement La plateforme enseignement

Julie Gillet
La liberté et non le devoir d’apprendre
©D.R.

Discipline, comme tu saignes" : les mots de René Char accueillent le visiteur, accrochés à l’entrée du bâtiment principal. A l’intérieur, dans la superbe grange qui sert de salle commune, de bibliothèque et de salle de réunion, des garçons s’affairent en cuisine, préparant un "couscous italien" pour le dîner. Une musique rap résonne dans l’air, alors que dans la petite pièce attenante, une adolescente prépare ses cours de l’après-midi.

Dehors, une poignée de jeunes s’activent, qui une scie à la main, qui à la recherche de papier de verre, afin de finaliser les marionnettes grandeur humaine destinées au prochain spectacle de théâtre - "La vie de Galilé", de Bertolt Brecht, quand même. Le tout est coloré, vivant et plein d’entrain, bref, bien différent de ce qui se passe souvent dans les écoles "classiques".

Nous sommes à Limerlé, petit village de quelques centaines d’habitants, perdu au fin fond des Ardennes. C’est ici qu’en septembre 2008 un collectif d’enseignants, d’éducateurs et de chercheurs en philosophie a décidé d’ouvrir un "laboratoire pédagogique", s’appuyant sur une expérience similaire menée en France, au lycée de Saint-Nazaire. Le concept repose essentiellement sur un principe d’égalité entre professeurs et élèves, qui décident ensemble de l’orientation et de l’organisation de l’école, et sur une participation de tous les membres de l’établissement à la gestion quotidienne de l’école.

Concrètement, cela signifie : pas de directeur, pas de secrétaires et pas de personnel d’entretien; chacun tient tour à tour le téléphone, le balai ou la calculette. "On apprend bien plus de choses qu’en restant assis derrière un banc", souligne Sabri, en pleine préparation culinaire. "Et puis, être sur un pied d’égalité, cela évacue les sentiments de frustration et de soumission que l’on ressentait dans l’enseignement classique".

" Ici, on retrouve la liberté et non le devoir d’apprendre", confirme Tiouan. "Avant, je m’ennuyais, j’avais l’impression de perdre mon temps. Ici, on peut enfin se recentrer sur les apprentissages, sans les problèmes administratifs autour". Un mode de fonctionnement qui, forcément, ne plaît pas à tous. Pas de journaux de classe, un système d’évaluation particulier, une organisation du temps de travail atypique : nombreux sont les inspecteurs à être resté dubitatifs devant l’idéalisme néo-Freinet de Pédagogie nomade.

"Mais les termes de l’inspection ont été redéfinis en partenariat avec le cabinet de Marie-Dominique Simonet, car on ne pouvait évaluer notre école selon les critères classiques", précise Benoît Toussaint, professeur de français. "Comme nous n’avions pas envie de donner des preuves pour donner des preuves, par exemple des journaux de classes, nous avons mis sur pied une maison d’édition, afin de publier nos travaux en livres", poursuit Charlotte, étudiante. "Parallèlement à ça, il ne se passe pas un jour sans que des étudiants, des journalistes, des chercheurs du monde entier ne viennent nous rendre visite ou ne nous invitent", continue Benoît Toussaint. Preuve s’il en faut que le projet est loin d’avoir les idées courtes sous ses cheveux longs.

Malheureusement, le cliché reste tenace : en novembre dernier, l’école était perquisitionnée par une vingtaine de policiers, accompagnés de chiens. Des moyens plutôt démesurés pour les trois grammes de marijuana retrouvés dans les effets d’un élève. Enfin, qu’on y croie ou non, qu’on admire ou qu’on interroge la pertinence du projet, qu’on y voie de la naïveté ou de l’espoir, une chose est sûre : pendant ce temps, "Pédagogie nomade" agit. Et bouscule les habitudes scolaires, ce qui est - au moins - un bon départ.