“C’est la justice qu’on a assassinée”

Tétanisés, choqués et indignés. La place Poelaert s’est rapidement remplie d’une grosse centaine de magistrats et d’avocats, moins de deux heures après la fusillade (voir ci-dessus). Une marée noire et blanche qui oscille entre hommage à la juge et au greffier et grogne générale.

Raphaël Meulders

Tétanisés, choqués et indignés. La place Poelaert s’est rapidement remplie d’une grosse centaine de magistrats et d’avocats, moins de deux heures après la fusillade (voir ci-dessus). Une marée noire et blanche qui oscille entre hommage à la juge et au greffier et grogne générale. “Les hommes politiques sont bien responsables sur le coup, s’indigne une juge, qui se dit “dégoûtée”. “Cela fait des années que l’on rentre dans les tribunaux comme dans des moulins et des années que nous demandons ne fût-ce qu’un portillon de sécurité qui fonctionne à l’entrée. Résultat ? Aucun changement.” “Indignée”, la juge ne veut rien laisser paraître derrière ses lunettes de soleil. “Je suis dans l’incapacité de rendre un jugement dans la sérénité cet après-midi” (lisez hier). La plupart des audiences ont d’ailleurs été annulées jeudi.

Pour Me Abbes, ce drame était “presque attendu”. “On a récemment investi des milliers d’euros dans un système de caméras, mais cela ne sert à rien, . Ce que nous voulons, ce sont des détecteurs de métaux performants ou des policiers devant les tribunaux, comme cela se fait en France”. explique s’être fait agresser trois fois en trois ans dans son bureau. “On fait un métier à risques plus ou moins calculés, car nous nous retrouvons très souvent face à la démonstration de diverses frustrations”. Organiser une “meilleure sécurité” est selon lui un choix politique. “Mais les citoyens sont-ils prêts à payer davantage d’impôts pour cela ?”

Cette fusillade tombe aussi en plein débat sur un éventuel déménagement des tribunaux du palais de justice vers les futures prisons de Haren, au nord de Bruxelles. Et ce par “manque de sécurité”. Un faux débat, selon Me Mettioul. “Dès qu’il y a un procès médiatique, on assiste à une invasion de forces de l’ordre, de snipers sur les toits… mais en dehors de cela ? Rien. Il y a un laisser-aller incroyable, lance l’avocat. La politique est dans le virtuel, elle ne colle pas à la réalité du terrain. Même certains hôpitaux possèdent un détecteur de métaux à leur entrée. Pourquoi n’y avons-nous pas droit ?” Laurent, qui travaille à l’accueil du palais de justice, se dit “terrorisé”. “Derrière mon bureau, je suis sans défense. Il n’y a même pas de vitres me séparant des prévenus et croyez-moi, j’en vois passer des phénomènes”, explique l’employé. “Il y a peu de temps, un prévenu a encore tiré sur sa femme après une audience, et ce, juste à côté du palais.”

En pleine discussion avec deux journalistes irlandais, Danielle Bloem, membre du conseil de l’Ordre estime, elle, que la réponse sécuritaire n’est pas la bonne solution. “Je connaissais très bien l’une des deux victimes qui était la juge de paix idéale et je suis tétanisée par cette nouvelle. Mais je crois, hélas, que si un fou furieux veut tuer quelqu’un, personne ne peut l’en empêcher.” Confrontée à plusieurs reprises à des actes de violence lors de ses prestations aux bureaux d’aides juridiques, Me Bloem a choisi une autre voie. “Nous avons engagé deux éducateurs de rue, polyglottes et habitués à reconnaître les personnes qui posent problème. En privilégiant le relationnel, ils arrivent à décompresser la bombe de stress qui habite mes clients. Depuis qu’ils sont là, je n’ai plus eu aucun problème”. Pour cette autre magistrate, ce geste “abominable” est avant tout un symptôme de mal-être de la société. “Les gens ne respectent plus la justice.”

Ne sachant plus ou donner de la tête au milieu de toutes ces caméras, Me Xavier Magnée va plus loin. “Ce jeudi, on a tout simplement assassiné la justice. C’est tout le système qui s’écroule avec cet acte de pure folie qui est une négation de la justice, de notre idéal.” Selon l’avocat, rien, ne sert pourtant, d’enfoncer le clou sur les problèmes de sécurité. “Doit-on interdire aux juges de sortir ? Ce crime aurait très bien pu se passer en rue. Nous avons voulu une justice de paix ouverte et accueillante. Elle doit le rester.”

Entre un groupe de touristes mexicains posant devant le palais de justice et deux policiers “sur les nerfs”, une employée peine à contenir ses larmes. “Aujourd’hui, je suis sous le choc. Je rentre chez moi. Mais demain, je reviens travailler. Peur ? J’aime trop la vie pour avoir peur.”

© La Libre Belgique 2010

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