Repris de justesse

Lorsqu'on se promène dans le quartier maritime à Molenbeek, on croise des jeunes à chaque coin de rue. Beaucoup ne se rendent ni au travail, ni à l'école. Certains vendent de la drogue, d'autres se tiennent plus tranquilles, mais errent toute la journée. Ils « tiennent les murs », comme on dit. Il y a un an, l'asbl « Repère »leur offrait une échappatoire: un accueil, un espace de rencontre mais surtout de paroles.

Repris de justesse
©IPM / Bernard Demoulin
Manon Libert (st.)

« Le quartier maritime » a, plusieurs fois, été au centre de l'actualité en raison des émeutes qui y ont éclaté. Les plus récentes, il y a un an, ont commencé lorsqu'un mineur, contrôlé par la police, s'est rebellé. Le directeur de l'asbl « Repère », Karim Benazian, connaît bien ces jeunes: « ils sont frustrés et quelques fois, ça pète »!

Il y a quelques années, il était comme beaucoup d'entre eux: fils de parents ouvriers, il a été élevé au sein d' une famille modeste. Il s'est, par moments, senti « cloisonné » dans sa communauté. Sans cesse, tiraillé entre deux cultures. Il est tombé sur des personnes peu fréquentables qui, comme lui, ne se sentaient pas reconnus par la société. Il a touché de près à la délinquance mais il n'est pas tombé dedans. Il dit être « un repris de justesse » ...

A son tour, il veut aider les jeunes à s'en sortir. Contrairement à de nombreuses structures pour jeunes « fragilisés », « Repère » n'organisait pas d'activités sportives ou d'ateliers « bricolage ». « Quand on parle de solution à apporter pour lutter contre la violence, on parle souvent de sport. La piscine, c'est bien mais ça ne répond pas au problème de la violence », explique Karim. Il ajoute que la plupart de ces structures accueillent majoritairement des enfants. Elles ne parviendraient pas à sortir de la rue les jeunes fragilisés.

« Pour toucher ces jeunes, il faut travailler sur l'estime de soi car c'est la principale source de leur frustration». Ils se sentent marginalisés, exclus de la société. Souvent à juste titre, comme l'explique Carla Nagels, chercheuse au Centre de recherches criminologiques de l'ULB: « la société ne leur donne bien souvent aucune perspective d'avenir. Ils sont confrontés à de réels problèmes sociaux: ils sont inscrits dans des écoles poubelles. En sortant, ils galèrent pour trouver du boulot,etc ».

Outre un accueil quotidien, chaque vendredi, Karim et ses collaborateurs organisaient des soirées à thème: « Pour me construire, à la recherche de mes identités », « S'affirmer, sans blesser », etc. Plus d'une quarantaine de jeunes recevaient et prenaient la parole. Fait rare: ces réunions parvenaient à attirer un public mixte. « C'était notre point fort car la plupart du temps, les filles ne se rendent pas dans ce type de structure. », précise Karim. La mixité était également sociale: des jeunes sortis de prison ou d'IPPJ se mélangeaient aux autres. Et la sauce prenait...Les débats étaient riches et conviviaux. Chaque semaine, les jeunes revenaient. Par le bouche à oreille, ils affichaient « salle comble ». Le succès de ces réunions portent à croire que les jeunes de Molenbeek attendaient réellement un tel espace de parole.

Il y a un an, ces discussions se sont arrêtées net. Au bord de l'asphyxie financière, « Repère » a dû fermer ses portes. L'asbl n'a jamais reçu aucun subside de la Communauté française. L'enveloppe budgétaire est maigre, bien sûr. Et Karim l'avoue lui-même: «il faut toute une paperasse administrative avant de déposer un projet et introduire une demande de subside. Moi ce n'est pas mon fort, je suis plutôt un homme de terrain ».

Il ne compte, cependant, pas laisser cette lacune réduire à néant son projet. Depuis plusieurs semaines, il monte un nouveau dossier. Il ira, bientôt, le déposer sur le bureau de la Communauté française et de la commune. Il espère que, d'ici quelques mois, les jeunes pourront reprendre les discussions là où ils les avaient laissées...