Paul Delforge : "Quel mythe ? La Wallonie a été résistante."

Paul Delforge remet en perspective la recherche historique sur la collaboration et réplique au directeur du Ceges, Rudi Van Doorslaer.

Christian Laporte
Paul Delforge : "Quel mythe ? La Wallonie a été résistante."
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Entretien

Paul Delforge remet en perspective la recherche historique sur la collaboration et réplique au directeur du Ceges, Rudi Van Doorslaer.

Comment expliquer la soudaine montée de pression autour de la collaboration ?

"Le rexisme est une maladie politique", écrivait Marcel Thiry en 1937. L’écrivain expliquait qu’au-delà de la personne de Degrelle, le danger venait surtout du "système" qui prenait comme argent comptant toutes les affabulations du petit maître de Bouillon. Au lieu de rejeter le cadre de réflexion dans lequel Degrelle les enfermait, les démocrates s’empressaient de pinailler sur les mots du "Fourex" et stérilisaient le débat démocratique. Mutatis mutandis, on assiste au même phénomène depuis quelques mois. La nécessaire discrétion qui entoure les débats institutionnels a créé un vide médiatico-politique. Dès lors, tout fait farine au moulin. Quand Bart De Wever dit non à une orientation institutionnelle, la Belgique francophone tremble sur ses bases. Si, de surcroît, l’homme politique néanmoins historien flamand se défend contre des attaques personnelles et des amalgames en invoquant le passé trouble de certains francophones, subitement, les salles de rédaction frétillent découvrant qu’avant aujourd’hui, il y a eu hier. Et comme hier est oublié depuis longtemps, la frénésie devient hystérie et les historiens sont appelés en renfort de la patrie en danger. Dans un premier temps, l’historienne Chantal Kesteloot - au nom du Ceges - se laisse surprendre par la chronique de De Wever. Piégée par le temps des médias, elle donne raison, le jour même, au polémiste de la N-VA. Le lendemain à la radio, disposant de plus de temps, elle réinvestit sérieusement le champ de l’histoire et, même si le phénomène incontestable de la Résistance en Wallonie pâtit de ce faux débat, elle met un terme au "buzz du jour". Mais le vide médiatique reste profond et l’espace peut être investi par des snipers, servant la soupe au nationalisme flamand, voire défendant leur intérêt particulier.

Vous visez Rudi Van Doorslaer qui, dans “La Libre”, s’étonna de l’absence de Degrelle dans l’Encyclopédie du Mouvement wallon.

On nous interroge sur cette attaque contre un ouvrage auquel nous avons consacré beaucoup de temps, de rigueur et d’énergie. Nous avons envie de répliquer au (futur) responsable du Soma, de lui demander pourquoi il n’a pas révélé le vrai nom (qu’il connaissait) du tueur de Julien Lahaut lorsqu’il publia son ouvrage en 1985, de lui demander pourquoi le Ceges - dont c’est la vocation publique - ne travaille pas davantage sur la Résistance, pourquoi l’ancien Centre d’étude de la Seconde Guerre n’a jamais consacré une étude fouillée à la Campagne des 18 Jours, au comportement des différents régiments, à la passivité des uns, la combativité des autres, pourquoi le sort des prisonniers de guerre est systématiquement ignoré Mais ne sommes-nous pas déjà atteints par cette maladie redoutée par Thiry.

Et le mythe de la Wallonie résistante ?

Il n’y a pas de mythe d’une Wallonie résistante. Elle a été résistante. Ceux qui disent le contraire n’ont d’autre but que de vouloir démontrer que Wallons et Flamands sont égaux devant la collaboration, reproduisant le mythe de l’activisme de 14-18 qui aurait été identique au nord et au sud. Arrêtons ces mascarades et encourageons les historiens à l’écriture d’une histoire critique de la Résistance en en acceptant toutes les conséquences. Peut-être, M. Van Doorslaer n’a-t-il pas bien compris la méthode de travail suivie pour réaliser les trois tomes de l’Encyclopédie du Mouvement wallon L’ouvrage en question identifie les associations et personnes qui ont contribué à l’émancipation politique de la Wallonie. Ensemble, ils forment un vaste mouvement qui, toujours, revendiqua la reconnaissance d’une Wallonie autonome et démocratique au sein de la Belgique ou hors d’elle.

Qu’en est-il de Léon Degrelle ?

Il fut candidat-député pour Bruxelles en 37 et en 39 et proclama la germanité des Wallons pour plaire à Hitler tout en s’adonnant à un "nationalisme bourguignon". Précisons : 1) Le Mouvement wallon eut une attitude ferme de rejet à son égard. Le danger de Rex a été dénoncé vigoureusement. 2) Le Comité scientifique de l’Encyclopédie du Mouvement wallon n’a jamais retenu le nom de Léon Degrelle. Dans ce comité figuraient des historiens francophones très proches de M. Van Doorslaer. José Gotovitch, Chantal Kesteloot, Alain Collignon. 3) Ce dernier a consacré une longue notice détaillée à Léon Degrelle dans la Nouvelle biographie nationale en 2001, un an après l’Encyclopédie. A aucun moment, il ne lie Degrelle au Mouvement wallon ou à l’identité wallonne. 4) Enfin, l’historien anglais Martin Conway ne le fait pas davantage dans son excellente synthèse sur "Le rexisme de guerre" où il montre à quel point le rexisme fut socialement isolé en Wallonie pendant le conflit. Donc accoler l’adjectif "wallon" à un substantif n’en fait pas une entrée de l’Encyclopédie. La participation à un projet de société reste notre définition de l’identité wallonne, elle s’oppose résolument au "sentiment d’appartenance".