Barroso : "Nous avons tendance à idéaliser le passé"

L’Union se dote d’un nouveau service diplomatique pour asseoir la politique étrangère commune. Doit-elle aussi se donner les moyens de “taper” sur quelqu’un pour être vraiment crédible sur la scène mondiale ?

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© Christophe Bortels

L’Union se dote d’un nouveau service diplomatique pour asseoir la politique étrangère commune. Doit-elle aussi se donner les moyens de “taper” sur quelqu’un pour être vraiment crédible sur la scène mondiale ?

Je n’aime pas cette expression, mais je suis d’accord avec le fondement de votre position. L’Europe a besoin d’une politique de défense, je l’ai dit dans mon discours sur l’état de l’Union. Le monde est en transition, l’ordre de la guerre froide, puis celui de l’unique superpuissance, n’existent plus. Nous avons des plaques tectoniques qui cherchent l’équilibre. L’expérience nous apprend que, dans ces situations, les conflits tendent à s’aggraver. L’Europe ne peut donc pas donner l’impression qu’elle est désarmée. Même les Américains nous demandent d’en faire plus pour la défense, sans remettre en cause l’Otan. Nous ne devons pas être naïfs. Si vis pacem, para bellum. Sans compter que nos partenaires inquiets pour leur sécurité se demandent si l’Europe pourra être de leur côté quand ils en auront besoin. La défense, c’est la carte qui manque dans notre politique extérieure.

Quant au service européen d’action extérieure, il sera un outil très important pour la politique extérieure de l’UE, sous l’autorité de la haute représentante (Catherine Ashton - NdlR), mais aussi sur le plan intérieur, en apportant un "input", en amenant les Etats membres à collaborer. La fusion de la culture communautaire et des cultures diplomatiques nationales permettront d’attirer l’attention de nos gouvernements sur la nécessité de présenter un front uni sur les dossiers énergétiques, climatiques, en matière de développement... La mondialisation évolue, elle échappe au contrôle des Etats. Prenez le cas de WikiLeaks, que je ne peux pas appuyer, parce que c’est illégal. On constate que, pour la première fois, le secret d’Etat, le saint des saints de la souveraineté nationale, tombe. Et dans la plus grande puissance du monde, encore bien. D’autres phénomènes de ce genre se produiront. Seuls, même les plus grands pays sont incapables de gérer la mondialisation. Comme le disait Paul-Henri Spaak : en Europe, il n’y a que des petits pays, mais certains ne s’en sont pas encore rendu compte. Nous devons arriver à un niveau plus poussé d’intégration, c’est évident.

Quel est le seuil de tolérance des Etats membres en matière d’abandon de souveraineté ?

C’est une question qui pourrait faire l’objet d’une conférence. Pour certains pays, le seuil est le moment où ils comprennent que c’est leur intérêt de faire quelque chose en commun.

Ils ne comprennent pas vite…

Ici, en Belgique, vous êtes intuitivement pro-européens, mais d’autres n’ont pas cette culture politique. Beaucoup d’Etats membres souffrent encore d’un syndrome postimpérial et ont du mal à admettre que leur pays n’est plus le centre du monde. Ils le comprendront quand ils verront les résultats de l’intégration européenne. Certains voient l’Europe comme une intégration qui ferait disparaître l’Etat-nation. Mais pour nos citoyens, l’Etat-nation, qu’on le veuille ou non, continue à être la principale communauté politique. Mon discours sur l’Europe ne se construit pas contre l’Etat-nation, mais en insistant sur la valeur ajoutée de l’Union. Si l’on prend des positions plus extrêmes en faveur de l’intégration, on induit des réactions contre-productives. Dans nos sociétés qui ont une tradition d’ouverture, on assiste à une montée du nationalisme, du populisme, de la xénophobie même. C’est préoccupant et cela nous oblige à être responsables.

Vous avez cité Paul-Henri Spaak. Aujourd’hui, ne manque-t-on pas de grandes figures européennes ?

Quand on commence à dire qu’auparavant c’était mieux, c’est qu’on commence à être vieux ! Rappelez-vous des difficultés et des critiques qu’a connues Jacques Delors. Aujourd’hui, et à juste titre, il est considéré comme une grande figure de l’Europe. Je ne crois pas que les leaders d’aujourd’hui soient, par définition, meilleurs ou pires que les autres, mais les circonstances et les défis diffèrent. Le temps s’est accéléré. Faire la comparaison est parfois injuste aussi. Nous avons tendance à idéaliser le passé. Je cite toujours le Code d’Hammurabi, 2 000 ans avant Jésus-Christ, qui disait : "La jeunesse d’aujourd’hui ne respecte plus ses parents" ! Restons humbles, travaillons de notre mieux, l’histoire se chargera de faire ses analyses.

En parlant de bilan : quels seront les critères qui détermineront le succès de votre second mandat ?

Tout d’abord, je suis conscient que tout ne dépend pas de la Commission. L’évaluation devra être juste, analyser ce que la Commission a bien et moins bien fait, mais aussi tenir compte de la responsabilité des autres. J’aimerais, au terme de ces deux mandats, que l’Europe puisse faire face à la mondialisation en essayant de la façonner avec ses valeurs et en assurant ses intérêts. Sur le plan intérieur, j’aimerais une Europe qui a dépassé la crise, renforcé ses instruments économiques et œuvré pour la croissance. L’économie, c’est la base. Nous devons être plus compétitifs, mener des réformes structurelles et suivre la stratégie Europe 2020 : tout ce qui permet la création d’emplois.