Peeters: "Bruxelles ne sera jamais Région à part entière"

Kris Peeters, le ministre-président flamand, est l’homme fort du CD&V. Nous l’avons rencontré pour faire, avec lui, un tour complet de l’actualité politique.

Martin Buxant et Francis Van de Woestyne
Peeters: "Bruxelles ne sera jamais Région à part entière"
©Christophe Bortels

Kris Peeters, le ministre-président flamand, est l’homme fort du CD&V. Nous l’avons rencontré pour faire, avec lui, un tour complet de l’actualité politique.

La Flandre a connu des difficultés économiques pendant plusieurs années dans le secteur automobile et du textile. La croissance en 2009 a même été négative : – 3,9 %. Comment se porte la Flandre aujourd’hui ?

Mieux, beaucoup mieux. Il est vrai que nous avons eu des soucis, comme avec Opel Anvers. Mais grâce au dynamisme de l’ensemble de nos entreprises, les grandes entreprises comme les PME, la croissance est à nouveau positive. Les choses vont aussi bien qu’avant la crise. La Flandre fournit 82 % des exportations. La Flandre est le véritable moteur économique de la Belgique. Il faut que les francophones comprennent que si ce moteur est grippé, c’est toute la Belgique qui en souffrira. Mais pour l’économie flamande, il est aussi important que l’économie wallonne se porte bien.

Les chiffres des exportations sont contestés. Il y a une part importante de transit dans les exportations flamandes… Philippe Suinen, directeur général de l’Agence wallonne à l’exportation, nuance : “C’est un peu comme si, en Flandre, on regardait passer les trains”…

Ces querelles de chiffres ne servent à rien. Si nous assurons une telle part dans les exportations, cela est dû en grande partie à notre situation géographique. Nous avons la mer, nous avons les ports. Si la Wallonie était située près de la mer, les choses seraient sans doute différentes.

Donc la structure institutionnelle actuelle de la Belgique n’empêche pas la Flandre de progresser encore. Pourquoi, alors, faut-il encore une grande réforme de l’Etat ?

Il faut changer le programme informatique de la Belgique. Non pas pour tout casser, nous ne sommes pas des séparatistes, mais bien pour faire en sorte que chacune des entités fédérées puissent disposer des leviers indispensables à la bonne gestion.

Lesquels en particulier ?

Prenez le secteur de l’énergie. Est-il normal que les compétences soient ainsi partagées entre les différents niveaux de pouvoir, les régions et le fédéral ? Pareil pour les soins de santé. Les Communautés sont responsables de la prévention, l’Etat fédéral du reste. Il y a six ministres de la Santé en Belgique… Il faut plus de cohérence dans la gestion des matières et des compétences. Ce n’est pas qu’une question de matières et de compétences, c’est aussi une question de gros sous… Dans ce domaine aussi, évidemment, il faut plus de cohérence. Trouvez-vous normal qu’une entité fédérée soit responsable des dépenses et non des recettes ? Les entités fédérées doivent-elles continuer à vivre grâce à des chèques ? Ce système n’est pas bon et il faut aller vers plus d’autonomie financière et plus de responsabilisation. Je ne vois pas pourquoi la Wallonie s’y opposerait. Cela peut-être aussi dans son intérêt. Nous ne souhaitons pas seulement obtenir l’autonomie fiscale en matière de l’impôt des personnes physiques. Nous voulons aussi pouvoir discuter et aller le plus loin possible dans quelques domaines comme la régionalisation de l’impôt des sociétés.

Un des douze principes, négocié en août dernier, prévoyait que la modification de la loi de financement ne pouvait en aucun cas appauvrir une des composantes de l’Etat fédéral…

C’est exact. Il faut respecter ces principes, mais il faut aussi améliorer la responsabilisation et l’autonomie.

Certains soupçonnent Bart De Wever de ne pas vouloir d’accord institutionnel avant les communales de 2012.

Vous connaissez le jeu d’échecs. A la fin de la partie, ce sont les rois qui deviennent les pièces maîtresses. Ce sont eux qui dominent la situation. Nous sommes arrivés à ce moment de vérité. Il faut donc laisser aux pions importants, Bart De Wever et Elio Di Rupo, le soin de trouver un accord. Wouter Beke s’y emploie. Il avance bien dans sa mission.

Pourquoi faire confiance à Bart De Wever alors que le CD&V n’a pas le même programme ?

Le CD&V n’est pas séparatiste. Mais il faut tenir compte des chiffres des dernières élections. La N-VA n’est pas seulement le premier parti de Flandre. Elle est aussi le premier parti belge. Il faut donc respecter la volonté de l’électeur. Il n’y aura jamais de gouvernement fédéral sans la N-VA. C’est une illusion des francophones de croire que cela serait possible.

Les libéraux disent qu’il faut négocier le programme socio-économique en même temps que le programme institutionnel. D’accord ?

On allait voir ce qu’on allait voir avec les libéraux. Ils proposaient de changer la méthode, de définir ce que les entités voulaient d’abord faire ensemble. Ils ont même voulu mettre en œuvre l’Article 35 de la Constitution. Décaler les deux négociations, institutionnelle d’une part, socio-économique de l’autre, on a essayé cela en 2007. On a vu ce que cela a donné : rien. On m’a demandé de prendre mes responsabilités et de présider le dialogue entre les Communautés. MM. Di Rupo et Reynders et MmeMilquet avaient promis de tout mettre en œuvre pour faire réussir ce dialogue. Et il a échoué parce qu’ils ne s’y sont pas impliqués.

Yves Leterme a quand même pris ses distances avec la N-VA en estimant que Bart De Wever n’avait encore rien fait de sa victoire électorale. Etes-vous d’accord avec lui ?

Ma réaction est : tous les partis flamands doivent se regrouper derrière la note Octopus du gouvernement flamand. Une note excellente : c’est moi qui l’ai rédigée (rires). Cette note a été approuvée par CD&V, N-VA, SP.A et Open VLD : elle a donc un large soutien en Flandre.

Les francophones disent qu’elle est déjà réalisée à 80 %…

Non.

Quelle est l’image de la Flandre à l’étranger ?

Elle n’est certainement pas mauvaise. Certainement pas. Nous avons des industries brillantes, des artistes tout aussi remarquables, reconnus dans le monde entier. Partout où je vais – et je voyage énormément –, je constate que notre image est très bonne. Seules quelques personnes isolées tentent de ternir l’image de la Flandre à l’étranger en la faisant passer pour une Région fermée et repliée sur elle-même. La réalité est tout autre.

Quel est, selon vous, l’avenir de la Belgique ? Existera-t-elle encore dans trente ou cinquante ans ?

Il est clair qu’il faut faire évoluer la Belgique et revoir son programme informatique. Sinon les choses risquent d’être bloquées. Et l’on ne sait pas alors ce qui pourra arriver. Nous voulons maintenir la Belgique, mais la transformer. C’est ce que demande la toute grande majorité des Flamands qui ne sont pas du tout séparatistes.

Pourquoi, alors, votent-ils à plus de 50 % pour des partis ouvertement séparatistes ?

C’est le grand mystère. C’est la question que je me pose aussi et à laquelle je n’ai pas de réponse.

Est-il envisageable de stabiliser la Belgique une fois pour toutes ?

Les réformes de l’Etat sont des processus dynamiques. Il faut trouver un nouvel équilibre valable pour dix ou quinze ans, un équilibre basé sur les deux grandes entités, la Flandre et la Wallonie. La ville de Bruxelles a aussi un rôle essentiel à jouer parce qu’elle est capitale de la Belgique, de la Flandre, de l’Europe…

Une ville ? Une Région, vous voulez dire…

Une ville-Région.

Pourquoi pas une Région à part entière ?

Non. Bruxelles ne sera jamais une Région comme les autres. Elle ne doit pas avoir le même statut que les deux autres grandes régions. Elle doit être juste un peu en dessous au niveau de son statut. Il est capital que les deux grandes Communautés puissent avoir une voix importante à Bruxelles.

Pourquoi les Bruxellois ne seraient-ils pas assez mûrs pour gérer eux-mêmes leur Région ?

Les francophones font toujours passer Bruxelles pour une ville francophone. En fait, on parle toutes les langues ici à Bruxelles : le français, le néerlandais, l’anglais, l’italien, le portugais…

Quelle est votre image de la Wallonie ?

La Wallonie et la Flandre n’ont pas connu la même évolution économique. Il y a cinquante ans, la Flandre a été choisie par les investisseurs américains, japonais pour y développer leurs activités. Pendant ce temps-là, la Wallonie devait assurer la difficile reconversion des charbonnages et de la sidérurgie. Maintenant, grâce au plan Marshall, je constate que les choses vont mieux dans le Sud du pays. Le problème de la Wallonie, c’est le niveau élevé de son chômage et en particulier celui du chômage des jeunes. Moi, en Flandre, j’ai plutôt un problème avec les chômeurs âgés et le taux d’activité des plus de 50 ans. En revanche, je me fais du souci pour Bruxelles.

Pour sauver Bruxelles du marasme, il faut peut-être penser à un refinancement…

Avant de venir demander de l’argent aux autres, il faut d’abord mettre de l’ordre dans sa propre maison. Et ce sont les Bruxellois qui doivent nous proposer leur plan pour réorganiser la Région-Capitale, car il est clair que pour l’instant, les choses sont un peu compliquées et les défis énormes.

Notamment parce qu’il y a de nombreux mécanismes qui protègent la minorité flamande de Bruxelles…

Cela ne fera pas avancer les choses que d’ouvrir ce débat-là. Dans tous les cas, il n’y aura pas de chèque en blanc pour Bruxelles.