Sanctionner les clients ?

Anvers avait inauguré le principe du complexe hôtelier dédié à la prostitution, en 2005, en ouvrant la "Villa Tinto" au milieu de la zone de tolérance. Localisé dans une ancienne charcuterie (!), l’ensemble, géré par une SPRL, héberge 50 salons loués à prix modéré (50 euros pour 12 heures).

Annick Hovine
Sanctionner les clients ?
©REPORTERS

Anvers avait inauguré le principe du complexe hôtelier dédié à la prostitution, en 2005, en ouvrant la "Villa Tinto" au milieu de la zone de tolérance. Localisé dans une ancienne charcuterie (!), l’ensemble, géré par une SPRL, héberge 50 salons loués à prix modéré (50 euros pour 12 heures).

Séduite par le système, Liège envisage de créer à son tour un "Eros Center". En février 2009, la ville décide dans la foulée de fermer 52 salons de prostitution déclarés insalubres dans le quartier Cathédrale nord. En janvier dernier, le projet est rebaptisé "Centre Isatis" pour Initiative sociale d’aide aux travailleurs indépendants du sexe, dont la gestion serait confiée à une ASBL. Il doit être bâti sur un terrain appartenant à la ville. Mais ça coince dans la majorité communale : le dossier est désormais suspendu jusqu’en septembre. La "Villa Tinto" anversoise inspire aussi Seraing, où un projet de même type est envisagé; elle pourrait aussi faire des émules à Bruxelles et à Charleroi, où on discute.

Pour autant, l’ouverture des "Eros Centers" est-elle une solution à la problématique, multiforme ? "Non, cela ne résout qu’une partie de la prostitution de salon, et pas les autres", répond fermement Céline Frémault, députée bruxelloise et présidente des femmes du CDH. Outre les dames qui officient en vitrine, les prostituées travaillent, sous couvert de masseuses ou de serveuses de bars, dans les clubs très privés, comme "escort girls" d’hommes d’affaires, dans la rue, via les petites annonces dans la presse et, de plus en plus, sur Internet

Il faut noter la forte évolution dans le mode de recrutement des acheteurs de services sexuels, ajoute Mme Frémault. Selon une étude de l’université de Columbia, en 2008, 83 % des personnes prostituées avaient un profil Facebook et le réseau social représentait 25 % des recrutements totaux des clients. Selon cette même étude, Internet constituera à l’avenir le principal mode d’attraction des clients, avec comme corollaire une plus grande invisibilité et vulnérabilité des personnes prostituées.

Autrement dit, les "Eros Centers" vont vite devenir ringards et dépassés. Mais ce n’est pas là le principal des reproches à l’égard des centres hôteliers dédiés au sexe formulés par le CDH. Lundi, le bureau politique du Centre démocrate humaniste a défini son positionnement en matière de prostitution, sur base d’une note élaborée par la présidente des femmes du CDH.

"Nous nous opposons à la mise en place de complexes hôteliers genre "Eros Center" parce que la tolérance manifestée à l’égard de la prostitution en Europe ne fait qu’accroître l’arrivée de femmes exploitées à des fins sexuelles", expose-t-elle.

Si, à Anvers, le quartier de la prostitution est redevenu salubre, des problèmes d’exploitation et de traite existent à l’intérieur de la "Villa Tinto" malgré les nombreux contrôles policiers. "Le système actuel s’avère donc inefficace dans la lutte contre la traite."

Même constat pour l’approche privilégiée aux Pays-Bas, où on a décidé en 2000 de libéraliser les maisons closes. Concrètement, les municipalités régulent le nombre d’établissements et attribuent les localisations et les licences. "D’après le rapport qui fait le bilan de dix ans d’expérience des maisons closes aux Pays-Bas, le nombre de victimes recensées de la traite a presque triplé sur cette période." Et en Allemagne, où le système est similaire, le trafic (et la violence ) augmente (+ 70 % sur cinq ans !) : on y constate une augmentation de la prostitution forcée de femmes d’Europe de l’Est et africaines.

Plus fondamentalement, le CDH veut réaffirmer que le corps n’est pas une marchandise et que la prostitution n’est pas un métier comme un autre. "Nous considérons qu’elle constitue une atteinte à la dignité humaine et que c’est aussi une violence de genre."

Le CDH demande dès lors la mise en place d’un observatoire de la prostitution qui permettrait de centraliser l’information et d’avoir une vue dynamique du phénomène. Les humanistes souhaitent en outre la mise en place d’un plan à trois ans avec, comme objectif, "une réduction drastique de la prostitution". Il s’agira, dans cet intervalle, de faire changer les mentalités pour diminuer la demande de services sexuels en impliquant les acteurs de l’école, les médias, les associations Un plan de sortie de la prostitution sera proposé aux travailleuses du sexe. De leur côté, les clients devront être sensibilisés par des campagnes et des programmes qui attirent l’attention sur la violence qui est faite aux prostitué(e)s.

Mais le CDH veut aller plus loin, en préconisant, au terme des trois ans, d’organiser progressivement et graduellement la pénalisation de l’achat de services sexuels - une voie que la France s’apprête à emprunter - à l’instar de ce que la Suède a mis en place en 1999. Dans le rapport établi pour évaluer dix ans d’application de la réforme suédoise, il apparaît que la prostitution de rue a diminué de moitié, que le nombre d’acheteurs a baissé et que le pays est devenu peu attractif pour les trafiquants, souligne encore Céline Frémault. CQFD ?