Instit, un métier en pénurie

Début juin, le gouvernement de la Communauté française a arrêté la liste des fonctions touchées par la pénurie pour l’année scolaire 2010-2011. Le texte devrait bientôt paraître au Moniteur.

Stéphanie Bocart

Début juin, le gouvernement de la Communauté française a arrêté la liste des fonctions touchées par la pénurie pour l’année scolaire 2010-2011. Le texte devrait bientôt paraître au Moniteur.

Qu’en ressort-il ? "C’est une liste quasi traditionnelle, commente José Soblet, secrétaire général du Secrétariat général de l’enseignement catholique (Segec). Il n’y a pas vraiment de surprise : tous les réseaux - aussi bien l’officiel subventionné, le libre subventionné que le réseau organisé par la Communauté française - sont touchés et à peu près dans les mêmes domaines".

La liste épingle ainsi un manque d’instituteurs primaires, maternels et en immersion dans l’enseignement fondamental; et de professeurs de mathématiques, langues, français, sciences économiques, électricité, secrétariat-bureautique, boulangerie-pâtisserie, construction et puériculture dans les degrés inférieur et supérieur du secondaire. "Il est clair que l’enseignement officiel subventionné est plus touché en matière de cours techniques et pratiques mais c’est parce que leur spécificité est justement d’organiser de l’enseignement qualifiant", précise M. Soblet.

En revanche, "il y a un accent très clair sur la question de l’immersion linguistique", pointe le secrétaire général du Segec. Les instituteurs en immersion en néerlandais font ainsi cruellement défaut à Bruxelles, dans le Brabant wallon et dans les provinces du Hainaut et de Namur-Luxembourg. "Si l’on veut faire progresser les jeunes francophones vers le bilinguisme ou en tout cas la maîtrise fonctionnelle d’une langue supplémentaire au français, l’immersion est une voie, mais si on ne trouve pas de profs qualifiés, le projet ne va pas pouvoir durer longtemps", alerte-t-il.

Tout aussi interpellante et "relativement neuve" est la pénurie d’instituteurs primaires et maternels dans l’enseignement fondamental. "Le problème du manque de professeurs se pose de plus en plus tôt dans l’année, témoigne Jean-Pierre Merveille, président du Collège des directeurs. Il y a encore quelques années, les directeurs commençaient après la Noël à passer leurs "cent coups de fils" comme on dit, pour trouver à remplacer les profs absents. Mais aujourd’hui, dès la Toussaint, il y a déjà de grosses difficultés dans certaines régions du pays pour trouver des remplaçants". Et d’ajouter : "Au niveau du fondamental, cela prend une allure un peu particulière dans la mesure où il n’est pas question de mettre les enfants en salle d’étude parce que nous n’avons toujours pas de cadre éducatif".

Au quotidien, cette situation est loin d’être sans conséquences pour les élèves et le corps professoral, contraignant les directions à bricoler des solutions. "Si le directeur de l’école n’a pas de classe ou n’a qu’une partie de son horaire à prester, il va assurer le remplacement et remettra à plus tard tout le travail qu’il a à faire en tant que directeur", expose M. Merveille. Autre conséquence, "nous avons mené une étude dans les provinces de Namur et du Luxembourg au 2e trimestre 2010 et nous nous sommes rendus compte que nous avions un nombre énorme de jours non pourvus par un titulaire. Il faut alors se pencher sur des titres jugés "suffisants", c’est-à-dire un éducateur, quelqu’un qui n’a pas vraiment la formation pour pouvoir agir mais qui se retrouve quand même devant une classe d’élèves, sans pour autant dénier la bonne volonté de ces personnes".

Il est encore des cas où l’école décide de réunir deux classes ou de répartir les élèves. "Des instituteurs se retrouvent alors à devoir gérer des classes surchargées de 30, 32 ou 35 élèves, ce qui est difficilement tenable", indique le président du Collège des directeurs. Enfin, "n’importe qui, qui a le diplôme, conviendra pour le poste. Et donc on y perd en termes de qualité et d’exigence pour créer une équipe, ce qui influe bien entendu sur la qualité de la formation dispensée aux élèves".

Quelles sont les causes de cette pénurie ? Pascal Chardome, président de la CGSP-Enseignement, identifie trois causes principales. Primo, un désintérêt certain pour la fonction : "Le nombre d’étudiants en Haute école est en chute libre, notamment au niveau des instituteurs. Par ailleurs, le taux de diplomation de ces étudiants est assez mauvais car souvent ils font ces études en 2e ou 3e choix après avoir essayé autre chose". Secundo, un enseignant sur deux quitte le métier avant de l’avoir exercé cinq ans. "Les jeunes se disent insuffisamment formés et pas préparés aux réalités du terrain". Tertio, un enseignant sur trois souhaite, fatigué physiquement ou mentalement, quitter prématurément le métier.

Au-delà, souligne quant à lui José Soblet, "le regard que le politique a porté dans les années 90 sur le monde enseignant a provoqué chez les enseignants un traumatisme qui n’est pas éteint, et dans l’opinion publique une dégradation de l’image de l’enseignant".

Dès la rentrée, les syndicats débattront avec la ministre de l’Enseignement obligatoire Marie-Dominique Simonet (CDH) des conditions de travail des enseignants. En ligne de mire ? Restaurer l’image du métier d’enseignant, revaloriser les salaires et réformer les titres "afin d’éviter que l’on fasse n’importe quoi (NdlR : dans certains cas est engagé du personnel ne disposant d’aucune formation pédagogique de base) en mettant en place un régime de titres requis, de titres suffisants, et des titres de pénurie mais alors doublés d’une obligation de formation pédagogique", défend Pascal Chardome.


Allonger les études ?Débat. Tandis que le nouvel état des lieux des fonctions en pénurie dans l’enseignement pour l’année scolaire 2010-2011 (lire ci-contre) relance le débat sur le métier d’enseignant, sa revalorisation et sa réorganisation, la Fédération des étudiants francophones (Fef) et l’Union des étudiants de la Communauté française (Unécof) ont tenu à réitérer leur vive opposition à l’allongement des études d’instituteurs de trois à cinq ans, annoncé par le ministre de l’Enseignement supérieur Jean-Claude Marcourt (PS). "Rallonger les études ne va pas spécialement permettre d’endiguer la pénurie, déclare Nic Görtz, secrétaire général de la Fef. L’un des incitants des études d’instituteur est justement qu’elles durent trois ans et coûtent donc moins chères que des études en cinq ans". Même son de cloche du côté de l’Unécof qui craint que "prolonger les études de trois à cinq ans augmenterait encore drastiquement la pénurie". Selon les résultats partiels de l’enquête de l’Unécof auprès des étudiants de ce secteur, "80 % n’auraient pas commencé ces études si la durée initiale prévue était de cinq ans". Enfin, a calculé l’Unécof, prolonger de deux ans les études représenterait "un manque à gagner de 50000 euros par jeune" car "un jeune qui étudie pendant deux ans ne travaille pas et ne perçoit pas de salaire". St. Bo.