L’école catholique réécrit ses programmes

C’est dans une vaste entreprise que s’est lancée l’école fondamentale catholique: réécrire l’ensemble des programmes de l’enseignement maternel et primaire. Le chantier a, aujourd’hui, atteint sa vitesse de croisière.

Laurent Gérard
L’école catholique réécrit ses programmes
©C.B.

C’est dans une vaste entreprise que s’est lancée l’école fondamentale catholique : réécrire l’ensemble des programmes de l’enseignement maternel et primaire. Le chantier a, aujourd’hui, atteint sa vitesse de croisière et Godefroid Cartuyvels, secrétaire général de la Fédération de l’enseignement fondamental catholique (Fédefoc), espère qu’il aboutira à la création de fascicules par cycles, d’ici la fin de la législature. En avançant progressivement, matière après matière (d’abord les maths, puis le français, ).

Pour bien comprendre l’enjeu de cette révision des programmes, un petit rappel historique. "Il faut distinguer trois périodes, contextualise M. Cartuyvels. Avant 1993, nous avions des programmes très normatifs, qui décrivaient précisément les différents savoirs à maîtriser. En 1993, la société évoluant, nous avons sorti notre Piasc (programme intégré adapté aux socles de compétences) qui sera adapté en 2000, à la suite du décret sur les missions de l’enseignement". A partir de 1993, l’essentiel, ce n’est plus tant les savoirs que la maîtrise des compétences, qui consistent à mobiliser des savoirs et des savoir-faire pour résoudre des situations complexes. "Le Piasc est un ouvrage de très grande qualité, une mine d’or en matière d’activités intégrées d’apprentissage. La question des savoirs n’y est pas évacuée, mais on est davantage dans l’implicite. On est passé d’une pédagogie visible à une pédagogie invisible. Mais le programme n’était pas nécessairement facile d’accès pour tous les enseignants."

Aujourd’hui, l’enseignement catholique essaye "de remettre le balancier à sa juste place", entre savoirs et compétences, "sachant qu’il ne faut pas non plus revenir à ce qu’on faisait avant", nuance Godefroid Cartuyvels. "Il faut dire que lorsque le Piasc a été rédigé, ajoute Anne Wilmot, responsable des programmes, il existait un tas de documents très précis sur les savoirs. On savait qu’en 4 e année, par exemple, on devait conjuguer les verbes en "-ER". Il y avait du matériel très précis, on en était imprégné. On a donc voulu se pencher sur l’utilité de tout cela et on a beaucoup travaillé sur la méthode". "En résumé, reprend Godefroid Cartuyvels, jusqu’au début des années 90, les connaissances étaient jugées nécessaires et suffisantes. Après 93, l’essentiel, c’étaient les compétences. Et aujourd’hui, l’idée est que les savoirs et les savoir-faire sont nécessaires, mais pas suffisants".

A l’origine du virage actuel, les difficultés exprimées par les enseignants eux-mêmes qui se disaient souvent "perdus". Une enquête menée en 2007 auprès des instituteurs (avec un taux de réponse de 40 % qui illustre à lui seul l’ampleur du problème, commente M. Cartuyvels) a livré des messages importants. "La notion de compétences n’était pas remise en cause, mais les enseignants identifiaient des difficultés formelles (le vocabulaire utilisé, la maniabilité du programme, ), des problèmes de planification des apprentissages (qu’est-ce qui vient avant ? après ?), d’identification des savoirs et du moment où ils doivent être maîtrisés, et d’évaluation des élèves. En outre, les institutrices maternelles jugeaient que le programme ne les aidait pas."

La Fédefoc réécrit donc aujourd’hui ses programmes, en collaboration étroite avec l’enseignement secondaire (les socles de compétences devant être atteints à 14 ans), l’enseignement supérieur (les écoles normales sont forcément en première ligne), les formateurs, les conseillers pédagogiques, "On passe d’un programme très prescriptif sur la méthode et très peu dans les contenus, à un programme qui vise à identifier "qui" doit faire "quoi" et "quand", poursuit Godefroid Cartuyvels. C’est dans la mesure où le programme sera suffisamment explicite sur ce qui est attendu de l’élève et, par ricochet, de l’enseignant, que la formation initiale, la formation continuée et les soutien et conseil pédagogiques pourront se concentrer sur l’essentiel : outiller les enseignants sur le "comment"".

En termes d’évaluation, l’école catholique veut aussi donner des balises à ses instituteurs. "Nous restons dans la logique des cycles. Les moments d’évaluation restent donc la 2 e et la 6 e primaires, mais au sein même des cycles, nous donnons des repères à atteindre chaque année, afin de voir où en est chaque élève. Mais attention, il ne s’agit pas de réamorcer la pompe du redoublement en cours de cycle", prévient M. Cartuyvels.

Le secrétaire général tient également à souligner que le fait de mieux identifier les savoirs et les moments où ils doivent être emmagasinés "n’a rien à voir avec une démarche élitiste". Au contraire, "ce que nous faisons ici, ce n’est pas pour les forts. La définition d’un cadre, d’un enseignement explicite, est indispensable aux familles défavorisées. Car, avec la focalisation sur les compétences à maîtriser, il est parfois possible pour un élève de résoudre une situation via un chemin qui escamote les savoirs. Dans la classe moyenne, les parents compenseront sans doute, par exemple en faisant répéter les tables de multiplication aux enfants. Mais dans les familles défavorisées, on ne compensera pas". "On ne peut pas éternellement aller consulter le "Bescherelle" (dictionnaire de conjugaison, NdlR) ou les outils technologiques, appuie Mme Wilmot. Il faut asseoir les fondements". Ce travail de réécriture des programmes ne risque-t-il cependant pas d’apparaître à certains comme un retour en arrière ? "Il y a eu certaines réactions en ce sens, admet Godefroid Cartuyvels. Mais nous avons insisté sur le fait que les compétences restent l’horizon final. Et puis, il y avait une telle demande de clarification chez les enseignants D’ailleurs, l’inspecteur général Roger Godet ne dit rien d’autre". Dans son dernier rapport, on peut, en effet, lire : "On constate [ ] une difficulté liée à l’imprécision des référentiels communs en matière de savoirs et de savoir-faire constitutifs des compétences à développer et en matière de niveaux de maîtrise attendus à tel ou tel moment du cursus."

Cela permettra, reprend M. Cartuyvels, de libérer du temps de formation - aujourd’hui, les formateurs perdent de précieuses journées à expliquer ce qui est attendu et quand - pour outiller correctement les enseignants en méthodes variées. "Et alors, on réhabilitera leur capacité de choisir le meilleur chemin pour arriver aux objectifs" , en fonction de leurs élèves. Et de conclure : "La liberté pédagogique n’est valable que si les objectifs sont clairs. Sinon, c’est casse-cou."