Nordine Amrani : Un homme déterminé

Qui était Nordine Amrani, qui a fait feu sur des innocents, mardi, place Saint-Lambert à Liège ? Un homme qui ne voulait pas retourner en prison. Cela paraît certain. Au point de commettre l’irréparable ? Personne ne le dit. Un homme blessé par la vie ? D’aucuns l’affirment. Mais d’autres voient en lui un homme particulièrement déterminé.

Jacques Laruelle et Bruno Boutsen
Nordine Amrani : Un homme déterminé
©BELGA

Qui était Nordine Amrani, qui a fait feu sur des innocents, mardi, place Saint-Lambert à Liège ? Un homme qui ne voulait pas retourner en prison. Cela paraît certain. Au point de commettre l’irréparable ? Personne ne le dit. Un homme blessé par la vie ? D’aucuns l’affirment. Mais d’autres voient en lui un homme particulièrement déterminé.

Une chose est certaine. Depuis sa prime jeunesse, il avait eu maille à partir avec la justice. Et il n’en avait pas fini : il était convoqué mardi, à 13 h 30, une heure après la tuerie, à la police de Liège qui voulait l’entendre après une plainte, pour attouchement, déposée contre lui par une femme, en novembre dernier.

Selon son dernier avocat en date - car il en a épuisé beaucoup - Me Jean-François Dister, Nordine Amrani était inquiet à l’idée qu’il aurait pu devoir retourner en prison. Il s’en était d’ailleurs ouvert avec son conseil, par téléphone, lundi et encore mardi matin.

Nordine Amrani était en liberté conditionnelle depuis octobre 2010. "C’était quelqu’un d’assez d’impulsif qui pensait parfois - à tort ou à raison - que la police lui en voulait et inventait des histoires pour qu’il retourne en prison." Mais, tempère l’avocat, "cela n’en faisait pas un révolté contre le système au point de le pousser à commettre les faits de mardi".

Ou alors relevant de la psychiatrie ? "Jusqu’à présent, nous n’avons rien trouvé qui établisse qu’il a fait l’objet d’une expertise psychiatrique ou qu’il se soit signalé par des comportements qui en auraient justifié une. Cela aurait été évidemment plus simple si tel avait été le cas", relève le procureur général de Liège, Cédric Visart de Bocarmé. Même s’il est mort et que l’action publique est éteinte, une enquête sera menée par le parquet. "Il faut savoir ce qui s’est passé. On ne peut s’en contenter de vite classer le dossier", ajoute M. Visart.

La justice et les tribunaux, Amrani connaissait. De longue date. Né le 15 novembre 1978 à Ixelles, il a eu affaire une première fois au tribunal de la jeunesse de Bruxelles, pour vol, en 1994. C’était après une enfance difficile et chaotique. Ses parents se sont séparés quand lui et son frère aîné avaient 9 et 10 ans. Et Nordine Amrani a évolué adolescent de home en home. "Il a été rapidement confié à un juge de la jeunesse", dit un de ses avocats, Me Didier de Quévy, qui lorsqu’il l’a défendu a vu un homme fragile, désespéré, qui semblait en vouloir à la société.

Une fois adulte, un premier dossier a été examiné par le tribunal correctionnel de Bruxelles en 2001 pour vol, rébellion et infractions de roulage. Il a déménagé à Liège où il est condamné à une peine de travail pour défaut d’immatriculation. En 2003, il écope d’une peine de travail, par la cour d’appel de Bruxelles, pour coups et blessures volontaires. La même année, il se voit infliger 2 ans de prison pour le viol d’une adulte handicapée mentale par la cour d’appel de Liège.

Après de nouveaux faits de roulage, il est condamné le 6 mars 2009 à 42 mois de prison par la cour d’appel de Liège pour détention de stupéfiants : une gigantesque culture de cannabis. Soit 16 mois de moins par rapport à ce qui avait été prononcé en première instance où le trafic d’armes avait été retenu. Il était libéré conditionnel depuis octobre 2010.

"Il a été acquitté pour le trafic d’armes pour une raison technique", explique Me Jean-Dominique Franchimont qui a obtenu cet acquittement car la loi sur la détention d’armes avait changé. Mais il ne lui a pas été possible de récupérer les armes. Une solution était de les faire vendre par un armurier et de lui en verser le montant. Ce dont Nordine Amrani ne voulait pas dans un premier temps. Et de se raviser ensuite et d’entamer les démarches qui étaient toujours en cours à sa mort. "Il était impulsif et soucieux de faire valoir ses droits, pour la récupération de la contre-valeur de ces armes", dit Me Dister. Nordine Amrani était en effet un passionné d’armes.

Pour un autre avocat qui l’a un temps défendu et qui préfère rester anonyme, ce n’était pas qu’une passion. "C’était un véritable trafiquant d’armes. Il ne faut pas tourner autour du pot. C’était un homme hyper-déterminé, entier, qui ne voulait pas se laisser marcher sur les pieds, colérique, manipulateur", dit-il. "Pour moi, ce n’était pas le genre d’homme qui serait remonté à Lantin comme cela, qui se laisserait faire. C’est un homme qui essaie de prendre le dessus et ne supportait pas la contradiction, même si de premier abord il était calme", conclut-il, soulignant que "rien ne laissait présager cette issue".

A sa sortie de prison l’année dernière, Nordine Amrani avait trouvé un travail. Mais il n’y est pas resté. Soudeur, il travaillait un peu en ferronnerie pour son compte. Vraisemblablement des petits boulots plutôt qu’une activité régulière. A son adresse officielle et celle de sa compagne, 388 rue de Campine, à quelques encablures de la place Saint-Lambert, personne n’a répondu à nos sollicitations. C’est cet appartement qui a d’ailleurs été visité en premier lieu, le jour même de la fusillade, par les enquêteurs. Rien de patent à signaler de ce côté et pas de trace de la compagne du tueur, une aide à domicile.

Non loin de là, dans le quartier Saint-Léonard, situé au nord de Liège, le numéro 33 de la rue Bonne Nouvelle a également été visité par la police judiciaire avant d’être mis sous scellés. Et pour cause : c’est en effet dans ce vaste hangar appartenant à Nordine Amrani qu’a été découvert mardi le corps d’une femme de ménage de 45 ans, abattue par ce dernier. Parmi les voisins, dont un certain Vincenzo Cipolla, habitant en face du hangar, c’est l’incompréhension et la stupéfaction qui régnaient en maître ce mercredi. " C’était un homme très gentil, souriant, qui rendait souvent des services, affirme ainsi ce dernier. Rien ne laissait penser qu’il pouvait commettre des actes pareils ." Même son de cloche un peu plus loin, où l’on apprend que ce hangar était en fait le " lieu de travail " du tueur qui exerçait la profession de soudeur. Au hasard des rencontres, on apprend aussi que ce dernier n’avait visiblement pas qu’une compagne mais qu’il collectionnait les maîtresses, dont une ex qui habiterait le quartier. " Cela n’allait pas très bien avec sa femme mais il avait de l’argent et lui en a d’ailleurs donné ", affirme un témoin rencontré sur place. Il aurait ainsi versé une somme d’argent lundi. On évoque aussi plusieurs appartements qui auraient été la propriété du tueur mais on n’en sait pas plus. Toujours est-il que selon les personnes rencontrées, cela ne faisait pas de Nordine Amrani le tueur fou qui a ôté de sang-froid la vie à au moins quatre innocents. " Il ne parlait jamais d’armes et on ne pouvait pas imaginer qu’il en viendrait à faire cela ", souligne le père de Vincenzo Cipolla, évoquant tout de même dans son chef " un sentiment d’acharnement de la justice vis-à-vis de lui ". Ceci explique peut-être cela mais il est difficile de comprendre comment un tel voisin a pu se transformer en tueur Jacques Laruelle et Bruno Boutsen


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