Pour l’honneur de Sariya

Y aura-t-il un nouveau procès de la famille Sheikh, dont les parents, l’unique fils et la fille cadette ont été reconnus coupables de l’assassinat de Sadia, une Pakistanaise de 20 ans, leur fille et sœur, avec circonstance aggravante de crime d’honneur ?

Pour l’honneur de Sariya
©D.R.
Annick Hovine

Y aura-t-il un nouveau procès de la famille Sheikh, dont les parents, l’unique fils et la fille cadette ont été reconnus coupables de l’assassinat de Sadia, une Pakistanaise de 20 ans, leur fille et sœur, avec circonstance aggravante de crime d’honneur ? Le père, Tariq, et la mère, Parveen, condamnés respectivement à 25 et à 20 ans de prison, ont introduit un pourvoi en cassation contre l’arrêt rendu par la cour d’assises du Hainaut le 12 décembre dernier. Ce n’est pas le cas de Mudusar, 27 ans, condamné à 15 ans de réclusion, qui a abattu sa jeune sœur au domicile familial de Lodelinsart le 22 octobre 2007 ; en ce qui le concerne, la décision judiciaire est donc définitive.

Sariya, 23 ans, la jeune sœur de Sadia, condamnée à 5 ans, hésite encore à tenter une nouvelle aventure judiciaire. Le pari est risqué et sans garantie de résultat alors que sa peine est relativement légère et que les perspectives de liberté sont assez proches. La jeune femme enceinte de 5 mois partage aujourd’hui une cellule avec sa mère à la prison de Mons. Dix jours après l’arrêt, son avocate, Nathalie Buisseret, introduisait un pourvoi en cassation dans le délai légal de 15 jours, pour préserver ce droit. Mais rien ne dit encore que Sariya ira au bout de la procédure en cassation.

"On est tiraillés. On a une envie forte et légitime d’aller en cassation, pour que son innocence soit reconnue et qu’elle soit lavée des soupçons. Il n’y a rien contre elle ! C’est vrai, elle n’a pris que 5 ans alors que l’avocat général réclamait 25 ans. Mais même un jour de prison, c’est trop, parce qu’elle n’a rien fait. Mais pour la vérité judiciaire, elle a tué sa sœur. D’un autre côté, dans un an et demi, si tout va bien, elle est dehors Va-t-on tenter le diable ?", s’interroge Morgan Rosière, 23 ans, le fiancé de Sariya Sheikh.

Le jeune homme, qui travaille comme account manager, a pris lui-même contact avec "La Libre" pour présenter sa version des faits. Pour l’honneur de Sariya, en quelque sorte. "Je m’exprime en mon âme et conscience. Moi je suis convaincu que la famille Sheikh, hormis le frère Mudusar, est innocente", dit-il. "Je le sais parce que je les connais et que j’ai vécu avec eux pendant des années." Morgan et Sariya se sont rencontrés à l’école - l’institut Jean Jaurès à Charleroi - en 2004. Les deux jeunes gens se sont rapprochés à la fin de l’année 2008 - un an après la mort de Sadia. "Sariya et moi, on a voulu faire les choses dans l’ordre", explique-t-il. "Je me suis présenté sur mon 31, avec mon petit bouquet de fleurs. Le père m’a regardé avec l’air de dire "enfin, je te vois " J’ai senti qu’il attendait de voir à quoi je ressemblais. Son épouse était juste derrière lui, radieuse. Les deux sœurs aînées, Fozia et Tahira, étaient là aussi. Ils m’ont fait entrer. Ils m’ont servi à boire et à manger, comme ils le font toujours. Ce sont des gens formidables. On n’a pas parlé de religion au premier rendez-vous. M. Tariq m’a pris dans ses bras : il a dit qu’il était heureux que je fasse partie de la famille."

Une expérience qui contraste singulièrement avec celle de Jean Navarre, le fiancé de Sadia. Ils devaient se marier civilement deux mois après la mort tragique de la jeune fille... Jean n’avait jamais mis un pied dans la maison de Lodelinsart : il vivait son amour en cachette avec Sadia. Il avait l’intention de se convertir à l’islam pour tenter de se faire accepter, enfin, par la famille pakistanaise. On sait sur quel drame l’histoire s’est terminée.

Après l’horreur, le conte de fées ? Morgan n’aurait-il pas été instrumentalisé par la famille Sheikh en vue de son procès devant les assises ? "Je peux comprendre qu’on se pose la question mais j’ai fait des études et je ne suis pas le dernier des abrutis. Vous croyez vraiment qu’une famille pakistanaise qu’on présente comme extrémiste, qui défendrait l’honneur au point d’organiser le meurtre de leur propre fille en y mêlant la petite sœur qui vient d’avoir 18 ans, va retourner sa veste un an après ? Franchement, non ! J’ai vécu avec eux, je les ai entendu parler. A aucun moment, je n’ai entendu de contexte ambigu. A aucun moment, je me suis dit : il y a quelque chose qui ne va pas", assure le jeune homme.

Comment expliquer alors, un tel décalage entre les histoires des deux sœurs ? "Sariya, aussi, est écartelée entre deux cultures, mais elle n’a pas eu de problèmes parce qu’elle a fait les choses dans l’ordre. La seule différence avec sa sœur, c’est qu’elle a été claire. Le double visage de Sadia, son double discours, c’est la clé qui explique tout", avance Morgan .

A propos du mariage forcé avec le cousin pakistanais Abbas, Sadia disait autre chose à ses copines que le discours qu’elle tenait dans le cercle familial, poursuit-il. "C’était un mariage arrangé, pas forcé, comme pour ses autres sœurs. Elle a choisi elle-même Abbas, entre plusieurs cousins. Ils s’étaient déjà rencontrés au Pakistan : ils chattaient, se téléphonaient, s’envoyaient des SMS... Elle était d’accord pour organiser le mariage." Morgan en convient : cette partie de son récit se base uniquement sur ce que Sariya, ses parents et les autres sœurs lui ont raconté.

Si ce mariage était consenti, pourquoi Sadia a-t-elle fugué de la maison peu avant son départ ? "Entre-temps, elle avait rencontré Jean : elle n’avait peut-être plus envie de se marier au Pakistan."

Entre Mudusar, Sadia et Sariya, qui ont grandi ensemble, c’était une relation fusionnelle, poursuit Morgan. Mais entre Sadia et Mudusar, c’était plus fort encore. "Elle se confiait à lui." Sans tout lui dire. Il y avait ses relations avec des garçons ; sa grossesse, avortée, à 17 ans ; ses fugues successives.

Pour Morgan, il n’y a pas dans ce dossier de complot familial ni de crime d’honneur . Mudusar, le grand frère, "a pété un câble", après "une accumulation de frustrations". Dont la première a été de surprendre une conversation très crue au GSM entre Sadia et un garçon... Il y a aussi eu l’annulation de son propre mariage, qui devait avoir lieu au pays le même jour que sa sœur. "Le voyage était organisé. Les valises étaient prêtes : son costume à lui, sa robe à elle... Quelques jours avant le départ, Sadia a fugué. Tout a été annulé. Dans sa tête, elle a bousillé son mariage à lui aussi."

Mais entre le mariage avorté et les faits, il s’est écoulé six mois. "Le mariage annulé, c’est une goutte de plus. Je ne vois pas de déclencheur précis. Il y a eu des tas de petites gouttes qui ont fait déborder le vase. Il en avait trop sur le cœur. Il a pété un gros câble. C’est incompréhensible et on ne peut l’accepter."

Mais ce n’est pas un crime organisé par la famille, répète-t-il avec force. "Si cela avait été le cas, on n’aurait pas retrouvé Mudusar dans un bungalow au barrage de l’Eau d’Heure, à 20 minutes de Charleroi, mais au Pakistan ou en Angleterre. Et son passeport et sa carte d’identité ont été retrouvés à Lodelinsart. Si c’était préparé, il les aurait emportés pour fuir à l’étranger."

Morgan tient le même raisonnement à l’égard des parents, qui se sont rendus à plusieurs reprises au Pakistan pendant l’enquête. S’ils avaient voulu échapper à la justice belge, ils ne seraient pas revenus, dit-il.

Quand il parle de Sariya, sa voix s’étrangle. "Elle, c’était juste une gamine de 18 ans . Elle était en train de chatter sur MSN avec une copine au moment où Sadia et Mudusar sont rentrés pour dîner. Et quoi, elle serait descendue pour tenir sa sœur en disant : vas-y, tue-la, je la tiens et si je me prends une balle, c’est pas grave ?", s’emporte le jeune fiancé. Sariya a aussi été grièvement blessée, rappelle le jeune homme. Et c’est elle qui a appelé l’ambulance en disant qu’on avait tiré des coups de feu sur sa sœur. "Ce qui prouve bien qu’elle ne voulait pas sa mort, sinon, elle l’aurait laissée là. "

Sadia, poursuit-il, fait toujours partie de la maison : ses affaires n’ont pas bougé ; sa chambre est restée comme elle l’a quittée ; personne n’a le droit de dormir dans son lit. "Les parents n’ont pas fait leur deuil. Ils la pleurent très souvent."

De premier abord, le père paraît un peu froid, mais c’est un homme d’une grande gentillesse, décrit Morgan. "Il y a une sorte de carapace dans sa façon d’être." Le fiancé de Sarya évoque un élément "très troublant" à son égard. A la maison, c’est lui qui disait la "du’a", la prière collective avant le repas. "Le père évoquait Sadia et priait pour elle, espérant qu’elle aille au paradis. Toute la famille pleurait. C’est perturbant : je connais mon beau-père. C’est très troublant de voir un homme qui essaie toujours de se tenir droit fondre en larmes."

Sincérité ou machination diabolique ? "C’est de la vraie tristesse, de la vraie peine", tranche Morgan.

"Pendant quatre ans, on a attendu les assises avec impatience, Sariya et moi . On avait envisagé plein de choses : enfin, on pourrait faire notre deuil, enfin la vérité serait établie, enfin..." Jamais un seul instant, une seule seconde, Sariya et son fiancé n’avaient imaginé une telle issue au procès. "On est tombés de très très haut. On s’est demandé ce qui se passait. Quand je l’ai vue ce matin à la prison, elle pleurait dans mes bras en disant qu’elle ne comprenait pas pourquoi elle se trouvait là alors qu’elle n’avait rien fait. Elle pleure beaucoup. Elle est enceinte mais elle n’arrive pas à réaliser l’arrivée de son premier enfant, en avril. Moi non plus." C’est une petite fille.

Morgan évoque "une énorme erreur judiciaire" et un état d’esprit qui balance entre deux sentiments : la peine et la révolte. "Si on entrait à fond dans chacun d’eux, on ne pourrait pas survivre. Si on entrait dans la peine, ce serait la dépression et ce serait fini. Si on entrait dans la révolte, je la ferais sortir de là, et on finirait tous les deux en prison. On ne peut pas faire ça, alors on essaie de prendre un peu des deux et de construire quelque chose, mais c’est vraiment compliqué."

Sur le même sujet