Latifa, morte avant son démon

Latifa Hachmi, 23 ans, ne pouvait pas avoir d’enfant. Des exorcistes dévoyés ont voulu la soigner. Elle est morte dans des souffrances innommables.

Jacques Laruelle
Latifa, morte avant son démon
©Bernard Demoulin

Ce n’est pas le procès de l’islam qui s’ouvre lundi devant la cour d’assises de Bruxelles-Capitale. Mais le procès de pratiques moyenâgeuses, mêlant magie et sorcellerie, pratiquées par un petit groupe guidé par un des six accusés. Cet homme aujourd’hui âgé de 60 ans, Abdelkrim Aznagui, qui s’était autoproclamé "Cheikh", donnait des cours de religion musulmane. Sans avoir reçu de formation. Cet homme pratiquait la "Roqya", un ensemble de rites de désenvoûtement musulman qui relèvent de l’exorcisme et qu’il dit avoir appris par ses lectures. Il avait formé un autre des accusés, Xavier Meert, qui sera épaulé par les trois autres accusés et l’époux de la victime.

Les faits sont anciens. Le 5 août 2004, la police locale de Schaerbeek est appelée à 13 h dans l’appartement que Latifa Hachmi partage avec son mari, Mourad Mazouj. La jeune femme est à l’agonie sur un matelas. Mourad a contacté la police pour "une personne malade à domicile". L’appartement est baigné d’une musique doublée de versets coranique, diffusée en boucle. Le père de Latifa, appelé par le mari, est également sur place. Les secours tentent de la ranimer. Sans succès, elle meurt à l’hôpital.

Les légistes constateront de nombreux ecchymoses et hématomes sur le corps. Les coups ont été portés par un objet contondant. Sans doute le manche en plastique d’un déboucheur de toilettes, recouvert de versets du Coran, dira l’enquête. Des traces d’étranglement sont relevées. Les poumons de Latifa sont remplis d’eau Un grand nombre de bouteilles d’eau de cinq litres sont d’ailleurs retrouvées sur place.

Après dix jours de coups et après avoir ingurgité des dizaines de litres d’eau, rassemblée après avoir lavé des versets du Coran dessinés avec du safran, elle est morte. Elle n’avait pas mangé, hormis deux cuillères de yaourt par jour. Jour et nuit, elle portait un casque sur les oreilles, répétant inlassablement des versets de ce même Coran.

Ce traitement s’inscrivait dans un désenvoûtement pour traiter sa prétendue infécondité et ses migraines. Latifa Hachmi et son mari fréquentaient l’asbl radicale La Plume, qui avait également été visitée par Issam Goris, le compagnon de Muriel Degauque qui, comme elle, s’est fait exploser en Irak. Le Cheikh, ainsi que son disciple Xavier Meert qu’il conseillait, étaient persuadés que les problèmes de Latifa étaient causés par les "Djinns" qui avaient pris possession de son corps. Et qu’il fallait à tout prix les extirper. Par la force s’il le faut. C’est la raison pour laquelle le traitement s’était accéléré au cours des dix derniers jours. Latifa avait été plongée dans des bains d’eau "très chaude", la tête régulièrement immergée "car les Djinns n’aiment pas l’eau". Cela n’avait pas empêché Xavier Meert de quitter l’appartement, suivi par les trois "sœurs" qui l’aidaient à accomplir les rites quand tout a basculé. Seul sur place, avec son beau-père, Mourad Mazouj sera très évasif au cours des premiers interrogatoires.

Latifa Hachmi était issue d’une famille de quatre enfants. Elle avait entamé des humanités scientifiques à Woluwe avant que, par défi au début de son adolescence, elle ne décide de porter le foulard. Ce qui n’était pas possible en classe. Elle s’est entêtée malgré l’avis de sa famille et a abouti dans une "école ghetto" de Schaerbeek, troquant les sciences pour la couture. Son monde s’est rétréci et elle a rejoint l’asbl Le jardin des jeunes, qui deviendra La Plume. A 17 ans elle s’est mariée avec un lointain cousin du Maroc, Mourad Mazouj. Un mariage d’amour. Sa famille pensait que c’était un garçon bien et qu’il avait été lui-même victime du Cheikh et de ses acolytes bien qu’après le mariage, il eut tenu la famille de Latifa à l’écart.

Latifa Hachmi avait déjà subi des séances d’exorcisme huit semaines avant sa mort. Elle avait un problème gynécologique, qui ne l’empêchait toutefois pas d’avoir des enfants. Mais le sperme de Mourad Mazouj était de mauvaise qualité. Ensemble, ils n’auraient pu avoir d’enfant. Cette soif d’enfant était devenue une obsession pour elle. En juin 2004, après les premiers exorcismes, ses parents étaient revenus d’urgence du Maroc, rappelés par Mourad Mazouj. Le père avait chassé les personnes qui gravitaient autour de sa fille. Avec sa femme, il avait nourri Latifa et lui avait conseillé de voir un psychologue avec son mari. Ce qu’ils avaient fait. Il avait demandé à son beau-fils que les charlatans de La Plume ne viennent plus près de sa fille.

La promesse n’a pas été tenue et Latifa est morte.