"J’ai vu les vautours, les loups, les chacals"

Rentré du Maroc, le père de Latifa l'a vue agonisante et a chassé les “charlatans” qui gravitaient autour d’elle. Ils l’ont reprise dans leurs griffes. Et elle en est morte.

Jacques Laruelle
"J’ai vu les vautours, les loups, les chacals"
©Bernard Demoulin

Leur fille de 23 ans, Latifa Hachmi était allongée sur un matelas, un bandeau sur les yeux et un casque sur les oreilles diffusant le Coran. Une bassine d’eau jaunâtre était près d’elle. Il y avait une myriade de bouteilles de cinq litres, vides ou remplies. C’est une scène que les parents de cette jeune femme, qui décédera sept semaines plus tard des suites d’un exorcisme, n’oublieront jamais.

Ramdane Hachmi et Tamaanant Zeriouh ont expliqué lundi à la cour d’assises leur stupeur, qui se muera en colère, quand, le 15 juin 2004, ils sont rentrés de toute urgence de vacances au Maroc pour découvrir leur fille quasi agonisante dans l’appartement qu’elle partageait avec son mari à Schaerbeek. Ils avaient été appelés par son mari, Mourad Mazouj, un des six accusés qui doit répondre de tortures ayant entraîné la mort de son épouse. Il leur avait dit qu’elle était malade mais n’avait pas voulu qu’ils parlent à leur fille au téléphone. Il avait été les chercher à l’aéroport et leur avait précisé : "Elle est juste un peu malade."

"On est allés tout de suite à l’appartement. J’ai vu des femmes que je ne connaissais pas. Habillées de noir ou de gris", a raconté M. Hachmi, en mimant la mince ouverture dans leur voile qui ne laissait voir que leurs yeux. Il y avait aussi le beau-fils et le "cheikh" Abdelkrim Aznagui. Soit la plupart des six accusés.

"Quand j’ai vu tout cela, pour moi, ce n’étaient pas des gens. J’ai vu les vautours, les loups, les chacals, les corbeaux", se rappelle M. Hachmi. Il a alors demandé à tout ce beau monde de partir : "Gentiment. Mais ils ne voulaient pas." Abdelkrim Aznagui s’est concerté avec Mourad Mazouj. La conversation a été longue. Le "cheikh" a dit au mari que c’était lui qui décidait, pas le père de sa femme. "Aznagui m’a dit qu’il ne fallait pas hospitaliser Latifa car on lui donnerait des médicaments et ferait des piqûres. Elle serait handicapée toute sa vie."

Abdelkrim Aznagui a insisté pour continuer les séances de "roqya", une forme de désenvoutement, mêlant sorcellerie, magie et islam. "Laisse-moi faire. Je fais cela depuis 25 ans", a plaidé l’exorciste, qui a vaporisé de l’eau sur les parents pour faire partir les djinns. La montre de Latifa était dans un verre d’eau : "pour noyer les djinns", a expliqué Abdelkrim Aznagui.

Les parents ont réussi à se débarrasser de l’entourage qui gravitait autour de leur fille. Seul l’exorciste et le beau-fils sont restés. Les parents ont acheté de la viande, du poisson et des vitamines. "Ma fille n’était pas malade. Elle était fatiguée", dit le père. Mme Zeriouh a préparé un repas pour sa fille. "Elle a mangé avec ses deux mains. Comme une folle", se rappelle-t-il.

Les parents ont logé sur place. Et ils ont dit à Abdelkrim Aznagui "de ne plus mettre les pieds ici". Latifa n’a pas beaucoup parlé. Elle n’avait pas de souvenir des séances d’exorcisme au cours desquelles elle avait vraisemblablement avalé des quantités astronomiques d’eau : 10 litres par jour, estime le père. Ce traitement durait depuis sept ou huit jours. Latifa a repris des forces. Après quelques jours elle est partie avec son mari dans sa belle-famille à Bordeaux. Elle est revenue à la mi-juillet et a mangé chez sa mère. Elle était triste, se rappelle-t-elle.

Quelques jours plus tard, elle subira dix jours d’exorcisme et en mourra. Les mots les plus durs, Ramdane Hachmi les réserve à Aznagui : "Il se disait professeur d’arabe, imam, cheikh (savant). Il n’a même pas fini ses études primaires." Pour M. Hachmi, musulman convaincu, ce n’est pas là l’islam : "C’est un charlatan." Et de critiquer le gouvernement et les autorités musulmanes en Belgique qui ont des œillères : "Nos enfants fréquentent l’école. Ces charlatans n’ont pas de qualification. Que va apprendre Aznagui à nos enfants et petits-enfants belges ?"