Les propos de Reynders, une stratégie contre Charles Michel?

Le vice premier-ministre MR et candidat à Uccle muscle son discours sur l'intégration. Elle constitue pour lui un "énorme problème". Quel est son but, que cherche-t-il, quelle est sa stratégie? Tentatives de réponses.

V.d.W. et M. Co.
Les propos de Reynders, une stratégie contre Charles Michel?
©Belga

Mais que cherche réellement Didier Reynders (MR), le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères ? Il y a quinze jours, répondant aux provocations du sénateur socialiste Philippe Moureaux, il avait lâché : "J’aurais pu aller à Molenbeek [...] c’était plus court pour me déplacer à l’étranger." Mercredi, sur les antennes de Bel-RTL, il a affirmé que l’intégration constituait un "énorme problème" en pointant Molenbeek.

Stratégie personnelle et électorale ?

S’agit-il d’une stratégie électorale, quelques mois avant les élections communales ? Il n’a échappé à personne que Didier Reynders a quitté Liège pour la commune cossue d’Uccle où il poussera la liste MR. Lorsqu’il était domicilié dans la Cité ardente, il s’exprimait peu sur les thèmes de l’immigration et de l’intégration. A Bruxelles, il devra convaincre les électeurs ucclois. Plusieurs libéraux, que l’on ne peut pas ranger parmi les amis de M. Reynders, défendent ses prises de position. "Oui, Didier a parfaitement raison de s’emparer de ces thèmes-là. D’ailleurs, la manière dont il s’exprime est tout à fait modérée. Oui, il y a dans certains quartiers de Molenbeek de vrais problèmes d’intégration. Le nier, c’est favoriser la création de ghettos." "Ce qu’a déclaré M. Reynders n’est pas un scoop pour les Bruxellois, ajoute un autre. Il met le doigt sur un problème que l’on ne peut ignorer. Je ne suis dérangé ni par le déplacement de Charles Michel au Maroc ni par les déclarations de Didier Reynders. La seule réserve que j’émettrai, c’est que le moment n’est pas idéal. On ne parle pas sereinement de ce sujet à quelques mois des élections." Pour cet élu, point de stratégie électorale derrière tout cela : "Il n’a pas besoin de cela."

Certains libéraux y voient néanmoins un message très clair adressé aux électeurs ucclois. Il pointe un sentiment de crainte exprimé dans les populations aisées de la capitale : que les problèmes d’intégration rencontrés dans certaines communes bruxelloises comme Molenbeek-Saint-Jean apparaissent dans les leurs. "Il faut les rassurer", confesse un élu. Par ailleurs, d’aucuns répètent que l’intégration mérite plus de nuances que de simples déclarations "à l’emporte-pièce".

D’autres s’interrogent aussi sur la stratégie choisie par le vice-Premier. "Un ministre des Affaires étrangères ne doit-il pas faire preuve de plus de diplomatie ? Par ailleurs, en répétant que l’intégration est un échec, même s’il limite son propos à Molenbeek, il stigmatise ainsi l’ensemble des immigrés. Ceux qui ne s’intégreront jamais mais aussi tous les autres, ceux qui font des efforts réels. A court terme, cela plaira aux électeurs de M. Reynders. A moyen terme, cela peut couper le MR d’un certain électorat. Car une grande majorité d’immigrés vont s’intégrer. Une partie d’entre eux deviendront, demain, les classes moyennes de Bruxelles. Ils s’installeront dans les beaux quartiers, à Uccle. Le MR ne pourra plus tenir le même discours", explique un élu bruxellois.

Un autre libéral y décèle une attitude involontaire : "Didier Reynders s’est bêtement laissé entraîner dans la surenchère lancée par Philippe Moureaux. Il s’est laissé aller dans cette spirale et dans cette dialectique. Il veut être l’anti-Moureaux de Bruxelles : l ’un est le symbole du laxisme, lui de la rigueur. Cela peut rapporter "

Stratégie concertée au MR?

Deuxième explication, possible : Didier Reynders inscrirait son discours dans le sillage tracé par le MR tout entier. Depuis que Charles Michel a pris le pouvoir au MR, il a entrepris une réflexion sur le positionnement de son parti. "Il est vite apparu, note un cadre, que le MR avait tout intérêt à être une force anti-PS, une alternative au pouvoir socialiste tant à Bruxelles qu’en Wallonie". Cette réflexion, le président du MR l’a développée dans deux domaines en particulier. Le travail, tout d’abord. Il veut être le "représentant syndical" des gens qui travaillent et critique tant qu’il le peut le système qui décourage les chômeurs de travailler étant donné que la différence entre les revenus du travail et de remplacement est tellement mince que cela décourage les gens de travailler.

L’autre axe de la stratégie libérale se situe clairement du côté de la sécurité. Le MR veut apparaître comme étant le parti qui s’oppose au laxisme. Un élu témoigne : "La sécurité n’est pas, ne peut pas être un thème tabou. Nous devons nous saisir de ce thème qui touche la vie quotidienne des gens. On est vite taxé de droite, voire d’extrême droite quand on ose dire qu’il faut plus de sécurité ou que le sentiment d’insécurité progresse. Il y a un climat politiquement correct qui empêche tout débat. C’est insupportable. Le MR doit occuper ce débat, mais il ne peut se contenter de critiquer, il doit aussi formuler des propositions concrètes", explique un proche de Charles Michel.

La question est évidemment de savoir si la stratégie de Didier Reynders est parfaitement concertée avec son président de parti, Charles Michel, ou si le ministre des Affaires étrangères n’en fait qu’à sa tête ?

"Dire qu’il informe le président de ses moindres faits et gestes serait exagéré, précise un bonze du parti. Mais on peut penser, néanmoins, qu’ils avancent, si pas main dans la main, du moins dans la même direction. Il est évident que le MR se droitise. Il y a eu un effet "Sarko" qui est un peu en recul pour des raisons évidentes, mais cela transpire. Je ne dis pas que c’est mal, je dis simplement qu’il faut assumer cette direction que la direction du parti fait prendre à tout le mouvement. Il faut regretter qu’il n’y ait pas beaucoup de débats à l’intérieur du MR sur ce sujet. Moi, je remarque que ce sont toujours les mêmes que l’on fait parler et qui tiennent des discours assez identiques".

Stratégie contre Charles Michel?

Dernière hypothèse émise par l’un ou l’autre "Reyndersologue" : la tentation de prendre sa revanche. Rien que cela "Ne vous y trompez pas, explique cet élu, Didier Reynders n’a jamais avalé sa mise à l’écart de la présidence du parti dans les conditions que l’on sait. Il ne rêve que d’une chose, prendre sa revanche." L’hypothèse est un peu tirée par les cheveux - elle doit d’ailleurs faire sourire les principaux acteurs -, mais elle a ses défenseurs. Didier Reynders développerait donc, à les écouter, une stricte stratégie personnelle. "Il veut s’affirmer comme le chef de file des libéraux bruxellois. Donc il doit frapper fort et vite." Dans l’espoir de reconquérir un jour le parti ? "Qui sait, même si cela apparaît compliqué. Mais il y a aujourd’hui une alliance objective entre les anciens opposants à Charles Michel et ceux qui, au sein du groupe Renaissance, sont clairement déçus : ils n’ont pas compris que Charles confirme les anciens ministres dans leurs fonctions de même que son challenger, Daniel Bacquelaine, comme chef de groupe MR à la Chambre. "

Ces tenants de l’hypothèse "revancharde", vont plus loin encore. Pour eux, la dernière sortie de Didier Reynders, épinglant les problèmes d’intégration, visait tout simplement à casser le voyage que Charles Michel a entrepris au Maroc. Notre interlocuteur explique : "Sa dernière interview à Bel RTL, c’est visiblement un croche-pied à Charles Michel qui s’en va porter la bonne parole au Maghreb et un avertissement Moi j’essaye de comprendre la stratégie de Didier Reynders. Je ne le comprends pas. Alors je ne vois que cette explication "

Ce genre d’explications fait sourire, voire énerve la direction du parti. "Si Charles se fait aujourd’hui critiquer, c’est bien la preuve qu’il a bien pris ses marques dans le parti. Sa stratégie est claire et cohérente, tout le monde le sait. Ceux qui ne parviennent pas à s’inscrire dans le mouvement général de réforme du parti essayent de saper son autorité. c’est humain, mais vain."

On pointera une conséquence possible : les critiques à l’égard de Charles Michel et les soupçons portés sur la personne de Didier Reynders n’auront peut-être qu’une conséquence : resserrer les liens entre les deux hommes et les inciter à avancer ensemble. "On a bien vu que lorsque Olivier Maingain a critiqué le MR et Charles Michel et son soi-disant flirt avec Le Pen, beaucoup de personnes ont pris la défense du président. Il ne faut quand même pas oublier qu’il a été démocratiquement élu et que sa légitimité est sans faille".

Alors, une tempête dans un verre d’eau, que tout cela ? "Ces petites bagarres sont humaines. Elles témoignent de la vitalité d’un parti. Mais il ne faut pas que cela dégénère" note un sage.