Les experts: Bruxelles

A l’Institut national de criminalistique et criminologie (INCC), Sabrina Zorbo recherche l’ADN. Son travail consiste à établir, si possible, un lien entre une pièce à conviction et un individu. Découvrez le 5e volet de notre série.

Jacques Laruelle
Les experts: Bruxelles
©Johanna de Tessières

Reportage

Des insectes nécrophages qui permettent de déterminer la date de la mort. Un parapluie dans lequel une arme à feu est dissimulée. Une cagoule qui a été portée par un braqueur et qui recèle des résidus de salive. Autant de situations qui semblent tirées d’un chapitre ou d’une séquence de thriller.

Mais, pour les experts de l’Institut national de criminalistique et de criminologie (INCC), il s’agit d’une réalité quotidienne. Ils sont confrontés aux mêmes situations que celles qui sont scénarisées dans les séries télévisées ou dans les longs-métrages qui ont popularisé ces métiers.

Ce n’est cependant pas ce qui a conduit Sabrina Zorbo à rejoindre l’INCC. C’est après son arrivée - il y a bientôt huit ans - que les fictions ont commencé à cartonner, explique cette jeune femme, qui a un master en biologie moléculaire. Elle est aujourd’hui experte en identification génétique. Elle travaille sur les expertises de l’ADN que l’on peut retrouver sur les scènes de crime.

"Quand j’ai terminé mes études, il y avait différentes possibilités : soit le doctorat, poursuivre la recherche et enseigner, soit travailler dans un domaine plus appliqué. A l’INCC, il y a les deux : de la recherche et des expertises. Et puis, il y a cette impression de mettre la science au service de la justice et d’aider à élucider des affaires. Et cela, c’est très agréable", s’enthousiasme Mme Zorbo.

Car, contrairement à ce qu’ont popularisé ces séries, chaque "expert" - un mot qui revient souvent dans la bouche de Sabrina Zorbo -, il n’existe pas de spécialiste qui sache tout faire. Réaliser des expertises ADN, examiner des armes ayant éventuellement servi à un crime, rechercher des accélérants qui auraient provoqué un incendie ou encore recueillir des insectes sur un cadavre sont des activités différentes.

Et les experts ne se rendent pas tous sur le terrain. Les entomologistes et les experts qui recherchent les microtraces y vont. Pas les experts en identification génétique. Ce sont les policiers - que l’on voit parfois sur les photos de presse en combinaison blanche - qui effectuent les prélèvements. Les experts restent dans les locaux de l’INCC, situé dans l’avant-port de Bruxelles, le long du canal qui mène à Vilvorde.

C’est donc un travail bien différent de ce qui est montré à la télévision. "Ce que ces séries proposent n’est, sur le plan scientifique, pas totalement aberrant. Les scénaristes se sont bien informés. Mais il y a des simplifications, notamment en matière de découverte des indices. En plus cela ‘marche’toujours", juge Mme Zorbo, qui emploie toujours ce terme tiré de l’anglais pour signifier que le prélèvement correspond avec le suspect.

Il y a une autre différence de taille : les délais dans lesquels les résultats sont fournis. La loi belge prévoit ainsi que les résultats des tâches qui ont été demandées en matière d’ADN doivent être remis dans les trois mois. Ce délai est raccourci à un mois quand il y a un suspect sous le coup d’un mandat d’arrêt. Et il est possible, dans les cas très urgents, comme une disparition inquiétante, de le ramener à trois jours.

Car les experts ne travaillent pas que sur une seule enquête à la fois. Ils peuvent avoir une dizaine de dossiers en cours, parfois même vingt ou trente. "Non. On ne va pas dire, on commence un dossier et on le clôture avant de passer à un autre", explique Mme Zorbo.

Pour les examens des prélèvements, on va de plus vers l’automatisation pour éviter les contaminations humaines et aller plus vite : "Les machines ne peuvent travailler qu’avec quelques échantillons. Il en faut davantage."

Chaque dossier commence de la même manière. La lecture des PV adressés par les magistrats. "Je prends connaissance de ma mission. Je prends contact avec le magistrat si nécessaire. Je décide d’aller examiner les pièces à conviction. Je vais au laboratoire avec un analyste. On examine sous la lumière normale ou, dans le noir, sous lumière Polylight, s’il faut mettre en évidence des traces de sperme ou tout autre liquide biologique comme de la salive. En fonction de ce qui est mis en évidence, je prélève ou pas. Si ce sont des vêtements, je découpe. Si ce sont des armes, je prélève à partir d’écouvillons (des espèces de grands cotons-tiges)", indique Sabrina Zorbo.

Ces prélèvements partent au laboratoire. Là, commence la batterie d’analyses. Dans un dossier, il peut y avoir trois prélèvements, dans un autre plus important, une quarantaine. "Parfois dans un dossier de viol, on peut ainsi avoir à s’occuper de la literie, des serviettes de bain, des vêtements qui étaient au pied du lit. On peut passer deux jours au laboratoire à rechercher des traces. Parfois, on en met en évidence, parfois pas. Cela peut être frustrant", relate Mme Zorbo.

Ces laboratoires, avec leurs tables d’examen de pièces à conviction, ne nous seront pas accessibles car, à l’INCC, on ne badine pas avec une éventuelle contamination des pièces. Un visiteur pourrait laisser des traces, y perdre un cheveu. Seuls quelques laboratoires, bien moins impressionnants, sont accessibles au visiteur extérieur.

Et encore sous conditions : tout visiteur doit laisser un échantillon de salive sur deux écouvillons. Il faut ensuite glisser les écouvillons, dans un étui de carton pliable. Comme pour les condamnés à des peines lourdes. Il sera scellé et analysé pour exclure toute contamination de résultats. Anonymement : il ne se retrouvera pas dans les deux banques ADN de l’INCC.

La première contient 23 599 profils génétiques de condamnés à des peines supérieures à cinq ans. La deuxième renferme 27 453 traces litigieuses collectées sur des lieux de crimes et délits. Seuls les magistrats y ont accès. Ils n’y obtiennent pas directement le nom de la personne. Ils doivent passer par le parquet qui a introduit la donnée. On est de loin le pays comme le Royaume-Uni, où quatre millions de profils génétiques sont enregistrés.

Ce travail en laboratoire n’est qu’une partie du boulot de Sabrina Zorbo. Il occupe, évalue-t-elle, le quart de son temps. "En tant qu’experte, la partie interprétation des résultats est longue. C’est là qu’on se positionne. On pose des hypothèses. On réalise des calculs de probabilités. C’est une grosse partie du boulot."

Ce travail sur l’ADN est bien souvent couplé à d’autres analyses : sur des fibres textiles, des poils et des cheveux. Il faut travailler en équipe et il y a une chronologie à respecter. Le but est toujours le même : relier une pièce à conviction à une personne. Et ces objets sont variés : "Il n’y a pas de limites aux pièces à conviction", dit Mme Zorbo. Avec des demandes pas toujours ragoûtantes : "Nous avions reçu une casserole de spaghettis qui avait servi dans un dossier d’empoisonnement. Le but était d’examiner le vomi pour déterminer qui avait ingurgité les pâtes. Ou l’examen de boletas, ces enveloppes de cocaïne ingérées par des passeurs qui traversent l’Atlantique. Le but : déterminer qui était la personne qui l’avait transportée dans son corps."

Ce sont évidemment des cas extrêmes. Les plus simples sont les analyses de sang, de salive et de sperme car il y a beaucoup d’ADN. On obtient des profils de meilleure qualité que sur des prélèvements de cellules cutanées de personnes qui ont manipulé un objet.

Ce qui est le plus fréquent, ce sont des armes, des vêtements, des verres, des cannettes, des chewing-gums et des mégots - " de moins en moins car les gens sont de mieux en mieux informés" -, encore des cagoules.

Et il y a des dossiers qui marquent particulièrement. "J’ai dû examiner un fœtus. C’était une mineure qui avait subi une IVG. La mission était de déterminer si M. X. était le père." Le dossier avait été ouvert car le père de la jeune fille avait porté plainte pour détournement de mineur. "Ce n’est pas à nous de dire si elle avait été violée ou pas. Ce n’est pas de notre ressort. Simplement de dire si M. X. était le père. Notre mission scientifique s’arrêtait là. Point."

Le travail de l’expert est clairement en appui. "Si on a retrouvé des cheveux sur la scène du crime et que je les analyse, l’explication sur la présence des cheveux doit venir de la confrontation des policiers avec les suspects et d’autres personnes qui viennent, peut-être régulièrement, dans cette voiture ou dans cette maison", dit Mme Zorbo.

Et elle prévient : "Il faut néanmoins faire très attention avec l’ADN : ce n’est pas parce que l’on a retrouvé le profil ADN d’une personne sur une scène de crime que cette personne est l’auteur. Si, par exemple on a retrouvé l’ADN d’une personne sur une arme qui a servi à un meurtre, la personne devra s’expliquer." Et ce sera devant le juge ou le policier.

Les techniques, mises en pratique à l’INCC, sont de plus en plus présentes dans les enquêtes. Mais elles ne pourront jamais tout élucider.

Y aurait-il un crime parfait ? Fabrice Noël, chef de la section biologie de l’INCC (qui regroupe l’identification génétique, les microtraces et l’entomologie) ne doit pas réfléchir longtemps avant de répondre : "Non, on laisse toujours une trace sur une scène de crime."


Vendredi 15 juin, une visite guidée dans une prison surpeuplée.


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