Des autorités anversoise complices

Patrick Janssens a dévoilé une plaque à l’occasion de la commémoration des rafles. Sur fond de révélations neuves terribles pour son prédécesseur Leo Delwaide.

Christian Laporte
Des autorités anversoise complices
©BELGA

Voici exactement 70 ans, dans la nuit du 15 au 16 août 1942, se déroulait la première rafle de citoyens juifs à Anvers avec la complicité de la police et de l’administration communale : 845 personnes furent arrêtées cette nuit-là. Trois autres rafles suivirent alors que Bruxelles en connut une début septembre (lire ci-dessous). Quelque 4 000 personnes furent arrêtées en deux mois. La communauté juive espérait un geste fort de l’administration communale actuelle dans la foulée des excuses présentées en 2007 par le bourgmestre Janssens (SP.A). Ce geste s’est concrétisé mercredi soir par le dévoilement d’une plaque officielle à l’hôtel de ville de la cité portuaire.

A propos des événements d’il y a 70 ans, le maïeur a été concis mais tous ses mots furent importants, comme nous l’a confirmé le Pr Herman Van Goethem, le curateur de la Kazerne Dossin, le futur musée belge de la Shoah qui sera inauguré début septembre à Malines. "Le 15 août 1942, a déclaré Patrick Janssens, s’est déroulée la première rafle nazie à l’encontre des Juifs en étroite collaboration avec les autorités de la ville compétentes en matière de police. Plusieurs dizaines d’agents de police y furent associées. La plupart ont coopéré docilement; certains ont aussi agi de manière violente pour l’occasion. Quelques agents se sont opposés et ont saboté la rafle du 27 août. D’autres encore ont tenté de sauver des Juifs. Plus de 10 000 Juifs d’Anvers ont été déportés. La police anversoise a été impliquée dans l’arrestation de plus de 3 000 d’entre eux. Presque tous ont trouvé la mort à Auschwitz-Birkenau."

Pour le professeur Herman Van Goethem, "chaque phrase est cruciale et mérite d’être commentée. Lorsque le bourgmestre évoque les autorités compétentes en matière de police, il renvoie au chef de la police de l’époque, en l’occurrence au bourgmestre Leo Delwaide Sr. Mais il vise aussi le commissaire en chef Jozef De Potter puis le commissaire du 6e district (le quartier juif) et enfin les inspecteurs de police qui veillaient avec le bourgmestre sur la discipline interne au corps."

A propos de la "collaboration étroite", les recherches les plus récentes de l’historien montrent que le rôle de Delwaide fut bien plus important qu’on le pensait jusqu’ici. "En fait, il n’a pas utilisé la marge de manœuvre dont il disposait pourtant pour refuser la participation de la Ville. Un refus d’obtempérer eût été sans danger pour lui et pour Anvers. Il suffit de comparer à ce qui se passerait à Bruxelles."

Herman Van Goethem va plus loin encore. "Il aurait pu et dû s’y opposer à l’aune de divers signaux comme l’imposition de l’étoile jaune à partir de juin 1942. J’en veux pour preuve ce qu’en a écrit dans son carnet personnel le bourgmestre faisant fonction de Bruxelles, Jules Coelst. Littéralement, il écrit en juin que le port de l’étoile annonce les déportations".

Mais il y a plus grave encore "Delwaide en personne a réorganisé tout son corps de police et l’implantation de chaque membre du personnel le 1er août 42. Ainsi, des agents dont on connaissait la proximité idéologique avec les Nazis ont été envoyés dans le quartier juif parce que selon lui, ils y seront à leur place."

Puis "la rafle du 15 août est précédée d’un ordre ferme du commissaire en chef De Potter aux agents réquisitionnés. Ils devaient absolument être présents. Qui plus est, les patrouilles ont été organisées de telle manière qu’un travail bâclé ou un sabotage auraient été très difficiles. On avait ajouté un inspecteur par patrouille mais aussi fait appel partout aux nouveaux agents de la nouvelle école de police dont quelqu’un dirait qu’ils étaient "sans pitié". Dans de telles circonstances, cela ne pouvait que susciter de la résistance au sein du corps. En d’autres termes : l’absence d’une opposition légale de Delwaide a heureusement engendré une réaction illégale, ce qui s’est traduit par divers actes d’insubordination."

Concrètement la 4e rafle, celle du 27 août a été sabotée par des agents, ce qui a forcé les Allemands hors d’eux à l’annuler. Ce n’est que sous la menace de se retrouver à Breendonk que celle du 28 août a pu se dérouler, menée par le seul corps de police anversois. "Mais même ici, il y a eu de l’obstruction. L’agent René Vermuyten a même refusé d’y participer ce qui lui a valu une sanction disciplinaire de la part de Leo Delwaide en personne au début du mois de septembre sous la forme d’une réprimande et la perte de trois jours de vacances ou de salaire. Reste que la police a continué à prêter main-forte jusqu’en septembre-octobre 1942."