On achève bien les dieux

Il est des masques, objets de culte, qui exercent une fonction rituelle. Il en est d’autres, attributs de privilèges, qui affermissent un pouvoir pétrifié. Il en est d’autres encore, ludiques ou trompeurs, qui instrumentalisent l’esquive et l’ensorcellement. De quel genre put ressortir celui de Guy Spitaels, décédé hier à quinze jours de ses 81 ans ? De tous les cas de figure. Car l’ancien professeur, président, ministre et "bourmêêtre" - pour le prononcer à la manière qui fut la sienne, au plus pincé des commissures des lèvres - fut d’abord un masque. Dissimulation et représentation; voile et projection.

Paul Piret

Il est des masques, objets de culte, qui exercent une fonction rituelle. Il en est d’autres, attributs de privilèges, qui affermissent un pouvoir pétrifié. Il en est d’autres encore, ludiques ou trompeurs, qui instrumentalisent l’esquive et l’ensorcellement. De quel genre put ressortir celui de Guy Spitaels, décédé hier à quinze jours de ses 81 ans ? De tous les cas de figure. Car l’ancien professeur, président, ministre et "bourmêêtre" - pour le prononcer à la manière qui fut la sienne, au plus pincé des commissures des lèvres - fut d’abord un masque. Dissimulation et représentation; voile et projection.

Ainsi, masque de zombie lorsqu’il s’installa au bien nommé boulevard de l’Empereur à Bruxelles. "On va enfin voir sa véritable personnalité", commenta Leo Tindemans, président de cet "Etat-CVP" qu’il avait découvert et combattu. Nous revoilà ici aux lendemains du 21 février 1981. Ce jour-là, à Namur, deux candidats des plus disparates s’affrontèrent rudement à la présidence du PS, pour succéder à un André Cools fatigué par ses propres foucades. Ernest Glinne, chaleureux mais brouillon, le préféré des gauchistes comme l’on disait, se vit rallier la tendance droitière d’Edmond Leburton. Poussé par l’appareil, un raide technocrate à la froideur apprêtée, Guy Spitaels, s’en prit au "socialisme à col roulé" du premier et à la "social-démocratie de salon" du second. A 52 contre 48 %, le futur "Spit", un socialiste comme aucun autre, l’emporta de justesse, et encore, dans des conditions à jamais suspectes.

Ainsi, masque "alla " Louis XIV quand il put, un soir de fin juin 1989 au Cinquantenaire, convoquer 500 personnalités de tout le gratin. Piliers de pouvoir, argentiers salonards, fils de pub, bourgeois dévots ou courtisans chaloupés, il fallait les voir, à plus de 30 °C sous la verrière, s’empresser à gonfler la file d’attente d’une heure au bas de l’escalier ! Escalier au milieu duquel, une marche toujours plus haut que son invité, celui qui serait devenu "dieu " par son style et sa puissance consentirait à leur serrer la pince, parfois à pincer l’épaule voire tirer l’oreille des plus adoubés. De bronze poli, la statue se para de poudre d’or.

Masque de l’académicien quand il assénait régulièrement à des publics de meeting du Lévi-Strauss, du Sobtchak, des feuilles économiques du "Zeit", des querelles "picrocholines" empruntées à Rabelais et autre recours théologal à la "parousie " qui renvoie au second avènement du Christ glorieux. Lui qui ne croyait plus en Dieu ni à Marx vous servait ces préciosités calculées avec une délectation que l’on put parfois pressentir - d’un oxymore - morose voire résignée; mais toujours avec assez d’autorité pour méduser les camarades et réduire au silence jusqu’aux imbibés des arrière-salles. Quitte à impressionner plutôt qu’à séduire; à ne pas fasciner sans agacer.

Masque "alla " Mitterrand quand il s’auto-intronisa ministre-Président de la Région wallonne, en janvier 1992, à la stupeur des siens pour ne rien dire de celle des autres. Une Wallonie alors toujours reléguée en division III politique en frémit longuement et partout, de A comme Ath - bientôt capitale bien servie du premier "Objectif 1" hennuyer - à Z comme Zétrud-Lumay. "Je vais mettre ma force de travail au service de la Wallonie", osa-t-il à son premier contact presse : toujours une satisfaction à écraser, toujours la hantise de laisser des traces. Quoique, plus tard, il nuancerait : "Je suis beaucoup moins vertueux et fort que les gens peuvent le croire " En attendant, des facétieux locaux eurent tôt fait de rebaptiser la "Maison jamboise", à peine réhabilitée pour installer la présidence de l’exécutif, en une plus perruquée "Elysette". Le sobriquet ne tarderait pas à s’imposer dans le langage courant, et même officiel.

Masque "churchillien", celui du sang et des larmes, pour sortir le premier slogan de sa présidence du PS, en octobre 81 : "Ce sera dur, mais les Wallons s’en sortiront." On pouvait le croire : il n’était qu’à voir sa mine d’inquisiteur constipé. On devait s’en étonner : le message était on ne peut plus éloigné des précédents "100 000 emplois nouveaux" autant qu’illusoires du défunt PSB. C’était dit, la relance ne saurait au mieux qu’être "sélective"; le retour du cœur, "responsable"; et le socialisme, celui "du possible", à troquer les invocations aux lendemains qui chantent contre un combat gestionnaire.

Ou encore, masque de tragédien, au printemps 1988, celui du retour au pouvoir national après six ans d’opposition et un mémorable scrutin triomphal (44 % en Wallonie). Entre participationnistes et anti, regroupés derrière José Happart dont il s’était attiré les grâces et surtout les voix, la bataille faisait rage. Pour la décanter, Spitaels fit le coup "gaullien" de mai 68 à Baden-Baden, en pleine "chienlit" : il s’éclipsa deux jours durant, pour réapparaître sur le plateau du "JT" le soir d’un Premier mai que Philippe Moureaux venait, à Liège, de qualifier de fasciste.

Bah, bas les masques; reprenons, dans l’ordre.

Guy Spitaels naît le 3 septembre 1931 à Ath. Enfant de "bonnes écoles" cathos, droit et sciences politiques à l’UCL, études européennes au Collège de Bruges. Mais c’est à l’ULB, après un premier travail au Congo, qu’il fait "tout le cursus universitaire, de petit chercheur jusqu’à professeur ordinaire". Il y dirige le Centre d’économie sociale et de sociologie; son "Année sociale" fait autorité. La politique ? Juste une affiliation au Parti socialiste à la grande grève de 60-61; au Mouvement populaire wallon aussi.

Pourtant, en 1973, André Cools le convainc d’être le chef de cabinet socio-économique du Premier ministre Leburton. Entre Cools aussi braillard que Spitaels est marmoréen et ascétique, d’énigmatiques connivences se seront nouées. Avant de faire place, fin des "eighties", à des relations d’une telle dureté que l’on put jeter de la suspicion sur l’Athois à l’assassinat du Flémallois.

L’expérience Leburton ne peut durer. Spitaels croit pouvoir dire sa hâte à retrouver son "cher professorat". Trop tard, le virus a atteint le déjà quadragénaire : "Lorsque l’on voit ce qu’on peut faire comme homme politique et ce qui n’est pas fait, on a parfois envie de foncer soi-même." Dont acte. Sénateur en 1974; maïeur en 77; ministre de l’Emploi, la même année, du gouvernement Tindemans (celui d’Egmont et de son grand gâchis). Il a le temps d’y initier les 38 heures, les projets CST, les stages Onem. Dans l’instabilité gouvernementale d’enfer qui suit, on retrouve Spitaels en vice-Premier, au Budget, aux Communications. Et puis, donc, comme président de parti. Qu’il ne quittera que onze ans plus tard, laissant au brave Philippe Busquin un autre PS. Tant il aura fait évoluer un parti encore belgicain en fer de lance fédéral, un parti encore ouvriériste en mouvement quasi monopolistique de la gauche francophone.

Cette révolution en douce qu’entreprennent le président Spitaels et une nouvelle génération est d’abord socio-économique. Partout où sont les socialistes. C’est-à-dire partout, sauf à l’étage national estampillé Martens-Gol. Ce peut d’ailleurs être confortable. Tenez, en sidérurgie, le concentré des défis et dangers d’alors : Spitaels ne se mouille pas sur le plan Gandois qui ampute de moitié ce qui s’appelle encore Cockerill-Sambre parce qu’il croit, à tort, que le gouvernement n’osera pas l’appliquer. Sinon, puisque "ce sera dur", le "Spit" n’use guère de l’opposition pour gauchir ou euphoriser le message. A d’autres la castagne et les sentiments, à lui l’analyse et la stratégie; il sait que le temps joue pour lui.

Cette rigueur est indissociable d’options fédérales. Dès 81 aussi, le congrès de Montigny-le-Tilleul balise l’essentiel, en relayant un RW implosé : la régionalisation toute fraîche, dans ses limites de l’époque, ne suffira pas à dépanner un Etat empêtré dans ses contradictions et suffoquant sous le joug du nationalisme flamand; elle doit devenir un véritable fédéralisme économique. Spitaels s’y engage résolument; et récuse ceux qui, dans ses rangs et plus encore au PRL et au PSC, cherchent à le persuader de fusionner Région wallonne et Communauté française.

Ce double "aggiornamento " a ses failles. A se braquer sur l’économico-communautaire, le PS perçoit peu, mal et tard l’émergence de besoins plus qualitatifs, de sensibilités associatives, de soucis environnementaux - les cadets de ceux de Spitaels : l’attention médiatique portée aux premiers élus Ecolo arrivés au Parlement à vélo énerve tant "dieu " qu’il menace de s’y rendre, lui, à dos d’âne.

Surtout, il est trop pénétré de sa grandeur, ou piégé par elle, pour s’abaisser à la popote interne et au cambouis des petites mains. De la guérilla permanente au PS liégeois, il ne se soucie que pour refaire de Guy Mathot un ministre. Et tandis qu’on "modernise" en haut, le militantisme d’en bas s’empoussière. Tandis qu’officiellement le PS s’ouvre, tout rassemblement progressiste clapote au niveau de la mer Morte. Tandis que l’on veut "changer sans trahir", le parti sudiste dominant n’évite pas toujours, ou toujours pas, les ornières du pouvoirisme et les "affaires" qui en sont l’enfant naturel. D’ailleurs, en se bombardant "Premier" wallon, Guy Spitaels couronne spectaculairement, certes, son combat régional-socialiste; mais n’y trouve-t-il pas aussi à s’éloigner sinon s’échapper de zones plus troubles ?

Au fait, la suite reste plus fraîche dans les mémoires. L’occupant de l’Elysette s’attelle d’emblée à l’expansion économique, à la rigueur budgétaire, au recours aux instruments européens, à l’affirmation wallonne. Or, après deux ans, début 94, les pales des hélicoptères Agusta - l’un des avatars post mortem de Cools - viennent le happer de plein fouet. Il est acculé à démissionner avec les deux autres Guy du sérail (Coëme et Mathot). Il est pourtant candidat aux élections régionales de mai 95. Elles lui valent de présider le premier Parlement wallon dont les membres sont directement élus. Après la malheureuse consultation namuroise qui engloutit le projet Botta, il en fixe le siège au Saint-Gilles. Il n’en présidera pas la séance inaugurale : finalement inculpé de corruption passive, il prend définitivement congé politique. Et le 23 décembre 1998, s’il est acquitté dans le volet Agusta, il est condamné par la Cour de cassation dans le volet Dassault : 2 ans avec sursis, 5 ans de déchéance d’offices publics. Plus d’or, ni même de bronze, la statue s’écroule dans un fracas qui, déjà, appartient à l’histoire. Décidément, on achève bien les dieux.

La chute est d’autant plus éprouvante que la hauteur fut inaccessible. S’agissant de politique belge, Spitaels ne sortira plus de son mutisme : s’exprimer eût été "navrant", n’est-ce pas, quand on a été ce qu’il fut. C’est à deux exceptions près. Après la défaite socialiste de 2007, il prie Elio Di Rupo de décumuler ses présidences du parti et du gouvernement wallon : "A courir trop de lièvres, on ne peut que décevoir." Et durant la plus longue crise, en septembre 2011, il lâche ne plus croire en ce pays dans lequel le ministre d’Etat qu’il est "ne s’investit plus affectivement depuis longtemps".

Sinon, c’est "aux sources du savoir" qu’il retourne. Plus d’économie ni de sociologie désormais, mais les crises de valeurs, du politique, de la philosophie. C’est à l’écriture géostratégique qu’il s’adonne et se refait. Ni l’écroulement du communisme, ni l’avènement d’Obama ne l’esbaudissent. Ainsi, d’"improbable équilibre" en "hégémonie contrariée", les titres de ses livres pourraient aussi décrire sa rare trajectoire.

"Dieu " redevenu homme, il n’a pourtant guère changé, hormis quelque sombre renoncement dans le regard. Le visage s’est un peu arrondi, s’est par moments orné de pilosité; le ton est resté le même, péremptoire, argumenté, cassant. Spitaels parle toujours de lui en disant "Spitaels". Les postures savantes subsistent. Et l’instinct. Et l’ironie; d’ailleurs, "l’âge, déjà, n’est pas attractif. Si en plus vous êtes pisse-vinaigre, c’est de la folie !"

Qu’il pût jusqu’à la fin encore en imposer, ou mettre mal à l’aise, rappelle combien le plus frappant chez lui fut moins la singularité d’une allure que la réussite d’un style dans des milieux qui, a priori, s’y prêtaient le moins.

Docte, impénétrable, excessif dans ses soucis d’être visible et compris ? Débatteur des plus redoutables, précis et frontal ? Orateur d’envergure dans les registres pédants, suaves ou féroces ? C’est un peu court. Fallut-il bien davantage : un format intellectuel, un sens de la grandeur, un orgueil puissant, un autoritarisme éclairé, une discipline, une vision globale, le sens des coups du fauve politique. Mais - ah, ces "mais " toujours secs nous manquent déjà, qui introduisaient tant de ses réparties, flanqués machinalement d’un large mouvement de la main pour remonter les grandes lunettes sur le nez - mais donc tant de brillance a terni. Trop hanté par lui-même, trop préoccupé par son personnage, il en devint la caricature. Et ce masque, et ces masques, on eût aimé qu’ils tombent plus souvent.

Pour mieux apprécier l’homme chaleureux, mais oui; sinon jovial à ses heures, mais si, alors que chaque sourire plus vite rentré qu’esquissé laissait à penser que chacun lui en coûtait.

Pour mieux connaître le père et papy, à jamais brisé par la mort accidentelle de sa fille, Emmanuelle, à 20 ans, voilà près de 30 ans : c’est cette blessure-là qui fut la seule inguérissable.

Pour mieux savoir ses passions d’art et de littérature; son goût pour la marche et le vélo; son amour pour l’histoire locale, sa "glaise", sa ville d’Ath qu’il dirigea durant deux décennies. Dont il ne rata aucune ducasse. Où on aimait le voir cabotiner. Où, de tous horizons, on fêta ses 80 ans en septembre dernier tandis que lui, après une lourde opération, se voyait bientôt partir pour de bon; sans illusion, sans peur, sans amertume.

Naguère, il l’avait reconnu : "On finit par être prisonnier de l’image que l’on se donne. Regardez les acteurs Je pense que j’ai été un bon acteur." Ça, c’est sûr, nom de "dieu" ! Et voici qu’au grand théâtre des ombres, par une lourde nuit d’août, une porte s’ouvre comme sous le souffle d’une fulgurance.