En cas de pénurie de médecins, finis les quotas

La ministre de la Santé publique, Laurette Onkelinx (PS), est gravement inquiète pour notre système de soins de santé, dont la qualité sera menacée "si on ne règle pas les problèmes de pénurie dans certaines spécialités médicales". Entretien

Laurent Gérard
En cas de pénurie de médecins, finis les quotas
©Christophe Bortels

Entretien

La ministre de la Santé publique, Laurette Onkelinx (PS), est gravement inquiète pour notre système de soins de santé, dont la qualité sera menacée "si on ne règle pas les problèmes de pénurie dans certaines spécialités médicales".

Cette menace n’est pas neuve. La ressentez-vous davantage aujourd’hui ?

Oui. La commission de planification de l’offre médicale en débat actuellement (lire ci-contre). Je suis sans cesse interpellée par des généralistes ou des autres spécialistes, et récemment encore par des oncologues médicaux. Même à la FEB, on pointe la médecine en cinquième place des métiers en pénurie, devant les infirmières.

Quel est l’état de la pénurie en médecine générale ?

Il y a d’abord un problème d’attractivité. Entre 1998 et 2008, la proportion d’étudiants qui choisissent la spécialité médecine générale est tombée de 38 à 30 %. Et le taux de couverture médicale, que l’OCDE avait calculé à 21,1 médecins pour 10 000 habitants, a été revu par le KCE et l’Inami : en tenant compte de différents critères comme le nombre de contacts/patients par an, la force de travail est en réalité d’un peu plus de 9 médecins par 10 000 habitants. C’est très différent. D’autre part, 34 % de la force de travail sont des médecins âgés de 54 à 64 ans. On observe en outre une féminisation du métier, ainsi qu’une volonté très claire de la nouvelle génération, et pas seulement des femmes, d’avoir une meilleure qualité de vie et des temps de travail mieux répartis. Tout cela mis bout à bout doit nous alarmer. Il est impossible que les 34 % de médecins qui vont partir à la retraite soient remplacés par la jeune génération. On n’a pas assez de médecins. Cela pose un sérieux problème. Et on voit que la productivité, soit le nombre de patients vus par chaque médecin, augmente. Ils sont obligés de faire du chiffre, vu que le rapport médecin/habitant diminue.

Et pour les autres spécialités médicales ?

Les oncologues crient à la pénurie. La population vieillit et la prévalence du cancer est beaucoup plus importante chez les personnes âgées. Et avec le dépistage, on prend de plus en plus de cas en charge. Les chiffres montrent que l’on forme beaucoup d’oncologues médicaux, mais ils ne prestent pas dans les hôpitaux. On ne sait pas où ils travaillent. Dès lors, on commence à avoir recours massivement à des médecins étrangers.

D’autres spécialités sont touchées…

Oui, et elles ont déjà été ciblées par la commission de planification : psychiatrie infantile, médecine aiguë, médecine d’urgence, gériatrie. Et puis, il y a aussi des spécialités qui ne sont pas en tant que telles en pénurie, sauf en milieu hospitalier. Prenez le cas des pédiatres : globalement il n’y a pas de pénurie, mais on manque de pédiatres dans les hôpitaux. Car ils choisissent de plus en plus la pratique en cabinet individuel hors de l’hôpital. Idem pour les dermatologues, les gastro-entérologues ou les oto-rhino-laryngologues.

Comment contrer ces pénuries ?

Pour la médecine générale, il faut d’une part changer le système de planification, d’autre part rendre la profession plus attractive. Le salaire ayant déjà été largement augmenté (8 % par an ces cinq dernières années), il faut surtout régler la question des gardes. Pour cela, nous allons : 1o généraliser le "1733", numéro d’appel unique qui fonctionne très bien dans le Luxembourg, où l’on évalue l’urgence de la situation et qui oriente les appels vers les urgences ou le généraliste de garde; 2o revoir la norme minimale de médecins de garde de 1 pour 30 000 à 1 pour 100 000 habitants; 3o organiser des états généraux de la garde de médecine générale, dans le but de trouver des solutions différentes, adaptées à l’environnement (urbain ou rural, proche d’un hôpital ou pas, ). Pour ce qui concerne les pédiatres, ORL qui manquent dans les hôpitaux, on peut travailler sur la planification, mais là aussi, il faut travailler à l’attractivité du métier. Ces médecins hospitaliers doivent assumer des gardes, au contraire de ceux qui travaillent hors hôpital. Ils doivent rétrocéder une partie de leurs honoraires, ils n’ont pas de clientèle qu’ils peuvent ensuite céder . Et en plus, ils sont moins bien rémunérés que d’autres spécialistes (radiologues, anesthésistes ). Bref, ce n’est pas très attractif. Il faut donc voir avec eux comment rendre la fonction de médecin hospitalier plus attractive. Une voie autoritaire serait d’imposer à ceux qui sont en cabinet de participer aux gardes. Mais je ne la privilégie pas. Il faut d’autres solutions et on va y travailler ensemble.

Et pour ce qui est de la planification ?

Une série de propositions nous sont faites. Concernant la médecine générale, on nous suggère de confier un certain nombre d’actes médicaux à des paramédicaux, comme des infirmières. Je n’y suis pas favorable, car le métier d’infirmière est lui-même en pénurie. Je ne veux pas régler le problème d’une profession en accablant une autre. Une autre proposition me semble plus intelligente, pour la médecine générale comme pour les autres spécialités, c’est de revoir complètement le système de planification, et de supprimer le contingentement pour les spécialités en pénurie (soit médecine générale, psychiatrie infantile, médecine aiguë, médecine d’urgence, gériatrie). Il resterait pour les autres, mais plus pour celles-là. Cela créerait une attractivité et un appel d’air vers ces professions.

Les candidats excédentaires aux quotas annuels pourraient donc faire une spécialisation, mais uniquement dans ces spécialités en pénurie…

Il y aurait toujours moyen d’obtenir un numéro Inami pour les professions en pénurie, tandis que celles qui ne sont pas en pénurie resteraient dans le contingentement. Quitte à revoir cela régulièrement. Je défends cette proposition. Il y en aura peut-être d’autres, mais ce que je ne veux pas, c’est le statu quo, qui tuerait la qualité des soins, alors que nous avons un système excellent. Le système actuel est d’autant plus sot, que les hôpitaux sont aujourd’hui contraints de faire appel à des médecins d’autres pays. Faut-il à chaque fois que nos étudiants soient les victimes d’un système de planification mal conçu ? Je ne le crois pas. Il y a une force de travail potentielle magnifique ici. Tant mieux. La dernière fois que j’ai augmenté les quotas, avec ce gouvernement, on avait bien stipulé qu’il faudrait revoir le système de contingentement. J’attends donc les propositions finales de la commission de planification. Et après, je ferai des propositions précises, en matière d’attractivité et de planification. Mais il faudra en tout cas garder une planification médicale. Ce sera toujours nécessaire, parce que ce n’est pas un métier comme un autre.

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