Une plongée en clair-obscur

“La Touline” propose d’entrer dans le monde carcéral et de suivre les parcours judiciaires d’auteurs et de victimes. Qui restent méconnus...

Une plongée en clair-obscur
© Bauweraerts
Annick Hovine

Après la prison, rien. Pas une main tendue, pas un soutien, pas une aide. C’est en constatant l’absence parfois totale d’aide sociale aux détenus qui quittaient son établissement que le directeur de la prison de Nivelles, Jean-Pol Delfosse, a mis sur pied "La Touline". Un quart de siècle plus tard, la petite ASBL, qui est le service d’aide aux justiciables de l’arrondissement judiciaire de Nivelles, agréé à la fois par la Communauté française et la Région wallonne, tourne avec dix travailleurs de terrain.

Si "La Touline" propose une aide aux victimes d’une infraction et à leurs proches (gestion du traumatisme, travail de deuil, difficultés sociales qui peuvent survenir ou s’aggraver ), elle s’adresse aussi aux auteurs, en tenant, par exemple, des permanences sociales et psychologiques dans les deux prisons du Brabant wallon : Nivelles et Ittre. Une détention soudaine peut entraîner des conséquences difficiles à gérer depuis sa cellule : régler le loyer avant la fin du mois; payer ses dettes pour éviter que les huissiers débarquent au domicile où sont restés femme et enfants; problèmes relationnels; remises en question; dépression; tentatives de suicide Mais les délais d’attente pour obtenir une aide psychologique sont immenses : près de deux ans ! Avec un demi-temps plein (!) pour l’aide psychologique à 700 détenus, on ne peut pas faire de miracles "La Touline" bénéficie heureusement du bénévolat d’une psychologue et d’un autre appoint. Cela reste nettement insuffisant.

D’autant que la surpopulation carcérale, en augmentation constante (135 % de taux d’occupation des cellules à Nivelles, dans l’aile des prévenus), accentue l’écart entre les besoins et les moyens proposés, soupire Yahyâ Hachem Samii, directeur de "La Touline" : "Le secteur de l’aide aux détenus réclame un refinancement important depuis de nombreuses années." Les tours de vis sécuritaires successifs entraînent, en effet, une explosion des demandes, tant dans les prisons qu’au dehors. Et la précarité croissante d’une part importante de la population carcérale nécessite des suivis plus complexes, plus longs, plus réguliers, qui mobilisent davantage les travailleurs psychosociaux.

L’essentiel des demandes émanant des détenus vise la mise en place d’un plan de réinsertion, précieux sésame réclamé par le tribunal de l’application des peines (TAP) pour obtenir une mise sous surveillance électronique, une libération anticipée ou conditionnelle Mais un plan de reclassement solide signifie un logement garanti, une base de revenus stable; des attaches familiales sont un plus "On sent que les conditions exigées sont plus strictes et que les TAP sont plus sévères , relève le directeur de "La Touline". A chaque refus du TAP, il faut recommencer et ça devient de plus en plus compliqué. Il y a un vrai découragement qui est aussi lié au contexte socio-économique. En prison, on écoute la télé La plupart des détenus sont peu formés, avec un parcours scolaire chaotique. Ils ne sont pas dupes : ce n’est pas évident, dans ces conditions, de se réinsérer sur le marché du travail à 30 ou 40 ans." Beaucoup lâchent prise et vont "à fond de peine"

Dans ce contexte, des associations comme "La Touline" restent plus nécessaires que jamais. "On constate un écart entre les réalités rencontrées sur le terrain et les images qui circulent dans le grand public, tant sur les victimes que sur les auteurs, surtout détenus" , explique M. Hachem Samii. Les justiciables sont ainsi figés dans des stéréotypes qui entretiennent une incompréhension, voire une méfiance profonde envers le système judiciaire, prolonge le directeur de "La Touline". D’où l’initiative, pour les 25 ans de l’association, d’une campagne d’information et de sensibilisation du public. Pendant un mois, une exposition au Waux-Hall de Nivelles (*) sur l’aide aux justiciables permettra notamment une plongée, grandeur nature, dans l’univers carcéral. L’équipe de "La Touline" a aussi conçu un support informatique permettant au visiteur de s’identifier à un justiciable (auteur ou victime, au choix) et de découvrir les étapes à franchir dans les méandres de la justice.


(*)Renseignements : www.latouline.be ou 067.22.03.08.

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