Le cerveau qui déconnecte

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les troubles cognitifs, de la mémoire ou de la concentration, ne sont pas uniquement l’apanage de la maladie d’Alzheimer. "Nous rencontrons également tous ces problèmes chez des patients atteints de dépression, de migraine chronique ou de sclérose en plaques autant de maladies pour lesquelles cet aspect a souvent été négligé", nous explique le Pr Jean Schoenen, de l’université de Liège, ancien président fondateur de l’association "Belgian Brain Council" (BBC) (1) et président du congrès, dont la 4e édition se déroulera au palais des Congrès de Liège, ce samedi 27 octobre, sous l’intitulé "Be brain connected".

Laurence Dardenne

Entretien

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les troubles cognitifs, de la mémoire ou de la concentration, ne sont pas uniquement l’apanage de la maladie d’Alzheimer. "Nous rencontrons également tous ces problèmes chez des patients atteints de dépression, de migraine chronique ou de sclérose en plaques autant de maladies pour lesquelles cet aspect a souvent été négligé", nous explique le Pr Jean Schoenen, de l’université de Liège, ancien président fondateur de l’association "Belgian Brain Council" (BBC) (1) et président du congrès, dont la 4e édition se déroulera au palais des Congrès de Liège, ce samedi 27 octobre, sous l’intitulé "Be brain connected".

Pourquoi avoir choisi d’aborder cette problématique, entre autres sujets ?

Parce qu’elle demeure méconnue. Or, les troubles cognitifs dans la sclérose en plaques (SEP), par exemple, qui varient d’un patient à l’autre, sont importants pour le maintien de la personne dans son milieu social et professionnel. Il y a seulement deux ou trois ans que l’on a commencé à s’y intéresser, que l’on mesure ces troubles, que l’on tente de les évaluer et que l’on essaie de les traiter. Il en va de même pour la dépression. On s’est intéressé à la soigner sans véritablement tenir compte des problèmes de mémoire ou d’attention dont souffrent ces patients.

Dans quelle mesure le corps médical change-t-il d’attitude à ce niveau ?

Nous essayons déjà d’analyser ces problèmes et de les répertorier, car ils diffèrent selon les individus et les pathologies. Il faut donc, avant tout, en tenir compte, les rechercher et les identifier. Ensuite, les caractériser : de quel trouble s’agit-il ? Pour ce qui concerne la migraine chronique, par exemple, il est surtout question d’un trouble de la mémoire visuelle. Dans les cas de sclérose en plaques, cela dépend de l’endroit des lésions dans le cerveau. Ce sont toujours des problèmes de déconnexions entre aires cérébrales et réseaux neuronaux qui favorisent ces troubles. D’où le fil rouge de ce congrès : connexions, déconnexions ou dysconnexions.

Quelles sont les spécificités de ces dysconnexions ?

Elles peuvent être physiques, structurales ; ainsi les lésions de démyélinisation (NdlR : disparition ou destruction de la gaine de myéline qui entoure et protège les fibres nerveuses) et de mort axonale (2), éventuellement dans la SEP. Dans la maladie d’Alzheimer, c’est le problème de mort neuronale, mais ce peut aussi simplement être un problème fonctionnel entre aires corticales - donc un fonctionnement anormal des réseaux - dans la dépression et dans la migraine chronique, par exemple.

Enfin, après avoir identifié et caractérisé ces troubles, il s’agira de les prendre en charge afin que tous ces patients puissent être maintenus aussi longtemps que possible dans leur milieu familial, social et professionnel. Dans le cas de la migraine chronique, le problème de connexions fonctionnel peut être traité, déjà par des thérapies comportementales et neuropsychologiques visant à corriger le déficit que présente le patient, ou alors par des traitements de neurostimulation transcrânienne, notamment.

Ces altérations pourraient-elles être consécutives à la prise prolongée de certaines médications, que ce soit chez les migraineux chroniques ou les dépressifs ?

Il n’y a, jusqu’ici et à ma connaissance, pas de corrélation établie entre les troubles cognitifs, de mémoire ou d’attention, et l’abus de médicaments.

Ces troubles sont-ils réversibles ?

Dans la migraine et dans la dépression, a priori, oui, ils le sont. Certaines études montrent, grâce à la résonance magnétique nucléaire (RMN), que lorsque la migraine chronique redevient épisodique, il y a une tendance à la normalisation des anomalies de connexions.

Pour ce qui est de la maladie d’Alzheimer, dont les lésions sont irréversibles, il faut se contenter de traitements purement symptomatiques, avec un effet transitoire d’une durée limitée à deux ou trois ans. Ils vont permettre d’améliorer un petit peu l’attention et donc faciliter la prise en charge neuropsychologique.

(1) Fondé en 2005, le "Belgian Brain Council" (BBC) se définit comme une plateforme multidisciplinaire où interagissent neurobiologistes fondamentaux, cliniciens, associations de patients et firmes pharmaceutiques. Centré sur le cerveau et ses maladies, il vise à accroître la prise de conscience et les connaissances relatives au cerveau et aux maladies neurologiques et psychiatriques ; soutenir la recherche en ces matières et en augmenter le financement ; promouvoir des soins optimaux pour les patients souffrant de maladies du cerveau.

(2) L’axone, ou fibre nerveuse, est le prolongement du neurone qui conduit le signal électrique du corps cellulaire vers les zones synaptiques.