Philippe Van Parijs : "Il ne faut pas avoir peur d’avoir raison trop tôt"

Rencontre avec Philippe Van Parijs (docteur en sciences sociales et en philosophie- UCL), jeteur de ponts et fier militant du Bruxelles de demain.

Philippe Van Parijs : "Il ne faut pas avoir peur d’avoir raison trop tôt"
©Alexis Haulot
Christian Laporte

Rencontre avec Philippe Van Parijs (docteur en sciences sociales et en philosophie- UCL), jeteur de ponts et fier militant du Bruxelles de demain.

Vous habitez à un jet de pierre du siège de l’Union européenne... Ici, votre diagnostic ne rejoint pas tout à fait celui de la majorité des commentateurs assez eurosceptiques...

Je ne vais pas nier qu’au niveau global, l’Union européenne ne se porte pas très bien. Je vais d’ailleurs consacrer plusieurs conférences à ce thème à la fin du mois de janvier à Harvard car les Américains sont inquiets quand l’Europe se grippe. Herman Van Rompuy a raison de dire qu’il n’y a pas de bonne crise, mais je n’en reste pas moins sidéré par le chemin parcouru sur le plan de l’Europe. Qui se rappelle encore qu’à la signature du Traité de Rome, en 1957, il n’y avait qu’un seul chef d’Etat, Konrad Adenauer, au nom de la république fédérale d’Allemagne? En 2012, les chefs d’Etat ou de gouvernement des 27 Etats membres de l’Union européenne - pas leurs ambassadeurs ou leurs ministres des Affaires étrangères - ont tenu ensemble sept sommets ici à Bruxelles. Je ne puis l’ignorer car cette présence entraîne aussi celle récurrente d’un hélicoptère au-dessus de ma maison ! Qu’en retenir ? Que débattre parfois durement entre responsables des Etats débouche sur une solidarité et aussi sur des relations de confiance, ce qui est essentiel pour conclure des compromis. Là, chapeau notamment à Herman Van Rompuy qui en a vu d’autres. Se retrouver pour confronter des approches parfois très particulières, en tenant compte en même temps qu’il faudra l’expliquer à son opinion publique, finit par produire des fruits où prime l’intérêt global sur les petits intérêts nationaux. Dans cette optique, l’histoire du fédéralisme européen ne fait que commencer! C’est quand même extraordinaire de voir où on en est, comparé au chaos, à la montée des périls et à la nouvelle guerre qui suivit celle de 14-18. Cela dit, je suis conscient qu’on n’est pas sorti du pétrin en Europe; il faudra encore favoriser les mécanismes stabilisateurs dans l’Union et aider les pays qui sont loin de sortir des problèmes.

Votre engagement citoyen se heurte souvent à la résistance ou à l’inertie, pour ne pas dire plus, du monde politique. Ce n’est pas décourageant ?

Dans mon combat pour l’allocation universelle, lors d’un exposé à Paris, le président de séance m’a dit que j’avais tort d’avoir raison trop tôt. Mais c’est notre mission de développer certaines utopies qui se mueront à terme en réalités. Je suis un grand partisan de John Stuart Mill qui développa bien des idées inouïes au milieu du XIXe siècle comme le suffrage universel, y compris pour les femmes. L’important est que ces idées d’avant-garde soient appliquées par des politiques qui pourront ainsi mettre une belle plume à leur chapeau... Mais il faut d’abord coaliser les visionnaires et les utopistes, et y adjoindre des activistes qui en seront les botteurs de culs et des bricoleurs qui finiront par avoir raison. Jean Monnet n’a jamais désespéré quand il pensait à unir l’Europe.

Certaines idées pleines de bon sens achoppent pourtant sur des réalités politiques, comme l’idée d’une circonscription fédérale que vous avez lancée avec le Groupe Pavia... C’est foutu ?

Non, car on en reparlera dans une commission spéciale avant la fin de la législature. Ce fut une bonne surprise de voir que le programme gouvernemental ne l’enterrait pas une fois pour toutes. Mais là, nous sommes réalistes: il y a toute une série de réformes qui sont bien plus urgentes à boucler.

Reste qu’il faut garder le cap et ne pas sombrer dans le pessimisme...

Mais celui qui est pessimiste ne peut que se réjouir si le vent tourne en sa faveur! Je conseillerais donc aux utopistes d’être pessimistes à court terme, sinon votre vie ne sera peuplée que de déceptions. Ce n’est pas par hasard si je cite souvent le mot de Guillaume le Taciturne qu’il n’est point besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer. Bon, c’est vrai qu’il faut quand même garder l’espoir et le cultiver... Et tout faire pour développer la confiance. Il faut surmonter la peur des agendas cachés. Si on veut une circonscription fédérale, ce n’est certainement pas pour restaurer la Belgique de papa unitaire, mais pour faire mieux fonctionner la Belgique fédérale voire confédérale...


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