La charge de cinq recteurs contre l’UCL

Seul contre tous. Cette fois, le recteur de l’Université catholique de Louvain (UCL), Bruno Delvaux, peut difficilement le nier ni le contester. Ses homologues des cinq autres universités de la Communauté française - ULB, ULg, UMons, UNamur et Université Saint-Louis - viennent de communiquer une lettre ouverte à son attention, dans laquelle ils dénoncent "la campagne de dénigrement" que mène à leurs yeux M. Delvaux contre l’avant-projet de décret du ministre Marcourt (PS) relatif à la réorganisation du paysage de l’enseignement supérieur.

Alice Dive

Coup de gueule

Seul contre tous. Cette fois, le recteur de l’Université catholique de Louvain (UCL), Bruno Delvaux, peut difficilement le nier ni le contester. Ses homologues des cinq autres universités de la Communauté française - ULB, ULg, UMons, UNamur et Université Saint-Louis - viennent de communiquer une lettre ouverte à son attention, dans laquelle ils dénoncent "la campagne de dénigrement" que mène à leurs yeux M. Delvaux contre l’avant-projet de décret du ministre Marcourt (PS) relatif à la réorganisation du paysage de l’enseignement supérieur.

Pour rappel, ce projet de réforme prévoit notamment la mise en place d’une Académie de recherche et d’enseignement supérieur (Ares), soit une structure faîtière unique qui chapeauterait cinq pôles géographiques respectivement centrés sur l’UCL, l’ULB, l’ULg, l’UMons et l’Université de Namur, et autour desquels graviteraient les hautes écoles et écoles supérieures des arts. Mais voilà, l’UCL et quelques hautes écoles de l’enseignement libre s’opposent farouchement au projet ministériel et ce, pour de multiples raisons. Le recteur de l’UCL n’a pas manqué de les exposer fin décembre dans un numéro spécial de "La Quinzaine", le magazine de son université.

Didier Viviers (ULB), Bernard Rentier (ULg), Calogero Conti (UMons), Yves Poullet (UNamur) et Jean-Paul Lambert (Université Saint-Louis) ont ainsi pris connaissance "pour la première fois", soulignent-ils, des arguments justificatifs d’une telle opposition dans le chef de leur collègue louvaniste. Parlant d’une "stratégie de pure désinformation confinant à la malhonnêteté intellectuelle", les cinq recteurs décortiquent, tempèrent et démontent, en une quinzaine de pages, l’ensemble des arguments avancés par le recteur de l’UCL. Point par point, ils y répondent.

L’éditorial de Bruno Delvaux intitulé : "J’en appelle à la mobilisation de toutes les forces vives"

Dans son édito, le recteur de l’UCL assure notamment que le décret provoquera "l’enfermement des universités dans des pôles géographiques étanches mettant fin à la liberté d’association et entravant à la liberté d’enseigner".

"Faux", rétorquent les cinq recteurs qui affirment au contraire qu’"il n’y a pas d’étanchéité entre les pôles géographiques". Le texte précise, rappellent-ils, qu’"un pôle académique peut établir des relations de partenariat avec d’autres pôles académiques en Communauté française ou avec d’autres établissements ou groupes d’établissements d’enseignement supérieur extérieurs à la Communauté française" . "Comment peut-on lancer plus large invitation à la collaboration entre les établissements de l’enseignement supérieur ? s’interrogent-ils encore. Cette ouverture est bien plus grande que celle qui est autorisée aujourd’hui."

Les mêmes qualifient de "pur fantasme" l’affirmation de leur collègue selon laquelle "le décret s’oppose à l’approche multi-site" . "Les parties actuelles d’une université située hors de la zone géographique restent parties intégrantes de l’université", lancent les signataires de la lettre . "La nature multi-site de nos universités, et singulièrement de l’UCL, est donc totalement respectée. La nouveauté est qu’une université peut ainsi opérer dans plusieurs pôles. L’UCL exerce des activités d’enseignement dans trois pôles, un atout unique qui n’est jamais mis en lumière par les éditoriaux ou communiqués émanant de cette université."

Quant à la "mise sous tutelle de l’Université par une académie unique érigée au rang d’établissement public d’enseignement supérieur" et aux risques de politisation qui sont pointés par Bruno Delvaux, les recteurs rappellent que le texte d’avant-projet a depuis lors été modifié sur la question, la nouvelle version stipulant que ce ne sera plus le ministre qui sera en charge de la nomination du président et de l’administrateur général de l’Ares.

Ainsi, ils n’hésitent pas à parler de "mauvais procès" intenté au ministre lorsque l’intéressé déclare que "ce basculement (pouvoir public organisateur et non plus régulateur) substituerait la rationalité scientifique visant l’excellence à la rationalité politique visant l’infuence". "Connaissant votre point de vue, réagissent les cinq signataires, nous pensons que cette dernière phrase devrait être inversée : ce basculement substituerait la rationalité politique visant l’influence à la rationalité scientifique visant l’excellence."

L’interview de Bruno Delvaux intitulée : "La qualité ne peut être contrainte par des frontières provinciales"

Dans son entretien à "La Quinzaine", le recteur de l’UCL déclare que "six institutions universitaires, cinq pôles et une académie unique érigés au rang d’établissements à fortes compétences académiques, cela fait douze ! La concurrence en sera, ipso facto, exacerbée !" "Pas du tout", s’insurgent ses homologues francophones. "Additionner les ensembles et leurs parties, c’est fausser le calcul", estiment-ils. "Les ensembles , Ares et pôles, auront leurs compétences déléguées par les institutions membres et ne constituent d’ailleurs plus, dans le dernier texte présenté au gouvernement, des établissements d’enseignement supérieur. La critique est donc infondée. Une pleine autonomie restera à la gouvernance des institutions" , concluent-ils.

D’autre part, souligne Bruno Delvaux, "ces nouvelles structures mobiliseront un total de 3,75 millions d’euros par an. Pourquoi ne pas les utiliser pour développer des projets interuniversitaires ?" Une affirmation jugée "inexacte" par les cinq recteurs, qui argumentent comme suit : "Il ne s’agit pas d’investissements nouveaux dans ‘des structures bureaucratiques et politisées’. Il s’agit en fait d’un transfert à l’Ares des fonds actuellement investis dans le CIUF (Conseil interuniversitaire de la Communauté française), le CGHE (Conseil général des hautes écoles) et les autres organes traitant des écoles supérieures des arts et de la promotion sociale [...] et, en plus, de 250 000 d’euros indexés alloués annuellement par la Communauté française à chaque pôle." "Instrumentaliser cette notion de coût relève donc de la mauvaise foi" , lâchent-ils.

Et le recteur de l’UCL d’aller plus loin encore en soutenant ceci : "Certes, plusieurs recteurs voient (dans cette réforme) des avantages à court terme. Mais dans dix ans, si ces universités veulent se développer, que vont-elles faire... Sortir de leur pôle ? Changer le décret ? Comment peut-on imaginer à long terme des universités enfermées dans des limites administratives et provinciales ? C’est un concept napoléonien, hérité du passé. L’université n’a pas de frontières !" Des propos virulents auxquels les cinq signataires de la lettre réagissent farouchement : "Quelle confusion, ou plutôt quelle tentative de confusion auprès d’un public non averti ! Voilà le spectre de l’enfermement dans un enclos provincial qui refait surface. Combien de fois devra-t-on expliquer que créer une synergie locale, positive pour les étudiants quant au choix qui leur est proposé et aux possibilités de réorientation qu’ils peuvent saisir au cours de leurs études, n’a strictement rien à voir avec le rayonnement international d’une université ou des hautes écoles qui l’accompagnent !"

Les chiffres clés présentés et représentés sous forme de graphiques

L’un des graphiques en question schématise la répartition des étudiants par pôles géographiques telle qu’elle est prévue par le décret du ministre Marcourt. La légende affirme ceci : "L’UCL est la première université en Communauté française, en termes d’étudiants. Si le décret Marcourt est accepté tel qu’il est proposé, l’UCL se retrouvera symboliquement dans le quatrième pôle (sur cinq) de la Communauté française." Pour les recteurs, il s’agit ni plus ni moins d’une "extrapolation tendancieuse" dans la présentation de ces chiffres. "On tend ici à faire croire qu’un pôle correspond à une université et, partant, que l’UCL passe à la quatrième position dans le contexte de la Communauté française. L’adverbe ‘symboliquement’ ne nous a pas échappé. Mais c’est bien là que réside la malhonnêteté que nous voulons dénoncer, s’insurgent les mêmes. En comparant des pommes et des poires [...], on tente de faire passer l’image ‘symbolique’ mais néanmoins fausse d’une université qui compte 28 824 étudiants avant la constitution du pôle et qui n’en comptera plus que 24 347 une fois le décret voté."

Les dix idées clés à retenir

Parmi les dix idées clés mises en exergue dans "La Quinzaine" de l’UCL, la "politisation de l’enseignement supérieur" précédemment évoquée, la "mutualisation des ressources" ou encore la "mise en péril de la liberté de penser" . "Cette [dernière] affirmation prête évidemment à sourire", commentent les signataires, mais "plus sérieusement, comment peut-on imaginer que des pôles dont le rôle clairement annoncé vise à ‘assurer les plus larges possibilités de parcours d’études personnalisés, la meilleure offre de proximité d’études [...]’ vont brider la liberté de penser ? Quel est le rapport avec l’autonomie de gestion demandée ?" s’interrogent-ils encore.

Autres éléments évoqués, "l’isolement de l’UCL en Brabant wallon", "l’affaiblissement des liens entre Bruxelles et le BW" ou encore "le risque d’allongement des études" très vite contrecarré par les recteurs soulignant que "la version actuelle de l’avant-projet a rétabli le concept d’année d’étude, suite à la concertation avec d’une part les recteurs [...], d’autre part les étudiants qui étaient défavorables à cette évolution".

Les cinq priorités de l’UCL

En évoquant la nécessité de "revoir le mode de financement" de l’enseignement supérieur, de "développer des projets pédogogiques interuniversitaires", de "favoriser la mobilité et l’aide sociale aux étudiants", de "créer des bassins de vie régionaux" et de "renforcer les lieux de coordination entre universités et hautes écoles", les cinq recteurs rétorquent en chœur : "Nous ne disons rien d’autre !" Ambiance.