"L’enseignement doit être un enjeu fédéral"

Ce jeudi, étudiants francophones et néerlandophones manifestent ensemble dans tout le pays. Pour exiger un enseignement supérieur refinancé et de qualité. Huit villes du pays sont concernées par cette action symbolique.

"L’enseignement doit être un enjeu fédéral"
©Alexis Haulot
Alice Dive

Elle, est néerlandophone et préside la VVS. Lui, est francophone et chapeaute la Fef. Ensemble, ils ont décidé de s’exprimer d’une seule voix. Interview exclusive d’Anke Van den Bergh et de David Méndez Yépez.

Etudiants du nord comme du sud du pays descendent dans la rue ce jeudi. Pourquoi ?

Anke Van den Bergh (AVdB) : Une seule réponse : pour exiger un refinancement de notre enseignement supérieur afin qu’il soit "de qualité" pour tous, car c’est bien la qualité de notre enseignement dont il est question ici. Bien sûr, nous savons que nous sommes en situation de crise, mais nous estimons que la qualité de notre enseignement, supérieur notamment, doit être une priorité de nos politiques.

David Méndez Yépez (DMY) : Si on veut garantir une qualité d’enseignement pour tous, il faut clairement plus de moyens. Je pense qu’il faut vraiment voir l’enseignement comme une réponse à la crise. Nous ne sommes pas les premiers à le dire : investir dans l’enseignement, c’est rentable à moyen, à long et même à court terme. L’OCDE a d’ailleurs récemment sorti un rapport sur la question qui met en avant le fait que c’est très rentable pour un Etat d’investir dans l’éducation de ses citoyens. Cette étude établit d’ailleurs que lorsqu’un Etat investit un euro publiquement, il peut récupérer jusqu’à quatre euros par le biais des impôts. C’est clairement un investissement rentable, ce n’est pas une dépense.

Quels sont les enjeux en Flandre ?

AVdB : Chez nous, comme en Communauté française d’ailleurs, c’est le principe de "l’enveloppe fermée" qui prévaut. Le gouvernement consacre un budget précis et limité à répartir entre les établissements d’enseignement supérieur. Le gros problème, et c’est cela que nous dénonçons aujourd’hui, c’est qu’il n’y a aucune réévaluation entre le montant attribué à un établissement et le nombre d’étudiants en son sein. Autrement dit, peu importe que le nombre d’étudiants augmente d’une année à l’autre, le montant ne varie pas. Par conséquent, en Flandre, on en arrive à une situation où les établissements sont contraints de faire des choix, de décider d’injecter tel montant dans telle infrastructure plutôt que dans telle autre. Certains vont ainsi décider d’investir dans certains bâtiments, mais n’auront pas suffisamment d’espaces d’études ou de restaurants étudiants, par exemple. On entend très souvent les politiques affirmer que le budget global alloué à l’enseignement supérieur augmente, mais force est de constater que le financement par étudiant diminue drastiquement. Et cela, c’est clairement dû au fait que le nombre d’étudiants augmente beaucoup plus et plus vite que le financement octroyé à l’enseignement supérieur.

Une enveloppe fermée en Flandre donc, à quoi vous ajoutez encore le récent système (2007) de l’output, n’est-ce pas ?

AVdB : Exactement. En Flandre, toute la question du financement tourne effectivement autour de la notion de quantité. Quantité de diplômés sortants, quantité d’articles scientifiques publiés par telle ou telle université... et en fonction de cela, elles obtiennent un budget plus ou moins important. Or, pour la VVS, c’est clairement la question de la qualité qui doit primer. Mais bien sûr, cela, ce n’est pas mesurable pour les politiques.

Que pense-t-on de ce système du côté francophone ?

DMY : La Fef rejette fermement ce modèle de l’output. Si l’on valorise le taux de diplômation et que l’on se focalise uniquement sur la quantité, sur les chiffres, les établissements vont être incités à recruter les étudiants qui ont plus de chances de réussir. C’est inconcevable. Vu les grandes inégalités entre les élèves au niveau de l’enseignement obligatoire, on risque d’arriver chez nous à un phénomène d’écrémage social. Pour le reste, c’est exactement le même schéma en Communauté française. Enveloppe fermée, quelle que soit l’augmentation du nombre d’étudiants dans les établissements. Point barre. Chez nous, en quarante ans, le financement par étudiant a été divisé par deux. Au même titre que le taux d’encadrement par le personnel académique (professeurs, assistants...) qui a chuté de moitié par étudiant. Des auditoires dans lesquels il pleut, c’est inacceptable. A ce titre, je pense que la récente polémique autour du Conservatoire royal de Bruxelles illustre parfaitement ce que nous dénonçons aujourd’hui. C’est même emblématique de la Belgique. Le Conservatoire de Bruxelles, c’est autant d’étudiants francophones que d’étudiants néerlandophones. L’Etat fédéral est propriétaire du bâtiment, tandis que ce sont les Communautés qui l’occupent. Ainsi, on en arrive à une situation telle que cela fait cinquante ans, un demi-siècle, que l’on ne fait rien pour ce joyau culturel. C’est clairement emblématique de ce qui se passe aujourd’hui pour l’enseignement supérieur. Et à l’échelle nationale, j’insiste ! Car si l’enseignement est une matière qui, depuis 1989, relève de la compétence des Communautés, cela doit être un enjeu politique national.

Quels sont les besoins criants ?

AVdB : Les bibliothèques sont très souvent bondées, il n’y a pas assez de places pour tout le monde. Dans certaines villes, comme à Anvers par exemple, il y a un gros problème de mobilité entre les campus. A Leuven, nous sommes confrontés à une forte pénurie de kots. Il faut aussi renforcer l’encadrement et l’aide à la réussite. Comme le souligne très justement mon homologue francophone, on assiste à une diminution du personnel académique. Et cela a clairement des conséquences néfastes sur la qualité de l’enseignement. Or, il est impératif que les étudiants puissent être encadrés comme il faut, afin qu’ils aient tous la même chance de réussir.

DMY : C’est un très bon résumé de ce que nous vivons en Communauté française. A Bruxelles, il y a une forte pénurie d’espaces d’étude. C’est assez dramatique quand on voit que des étudiants se font virer des bibliothèques et ce, parce qu’ils ne sont pas étudiants de l’établissement ou de la discipline en question. C’est une pratique que l’on voit partout, sur tous les campus. Certaines hautes écoles ou autres établissements supérieurs ne disposent pas d’espaces d’études, leurs étudiants vont donc voir ailleurs mais se font très vite éjecter de ces lieux. Le besoin de kots est également de plus en plus criant chez nous. C’est le cas à Louvain-la-Neuve bien sûr, c’est aussi le cas ici à Bruxelles. Pour vous donner un exemple, l’Université libre de Bruxelles (ULB) a une demande de 7 000 logements par an, alors qu’elle n’en dispose que de 1700 au total. C’est un cas parmi d’autres car, aujourd’hui, la pénurie de kots touche tout le monde. Enfin, sur la question de l’encadrement et de l’aide à la réussite, la Fef soutient également la position de la VVS. Ce n’est pas dans un auditoire de 800 personnes que les étudiants pourront obtenir l’aide nécessaire. Il faut renforcer cet aspect-là. C’est urgent.

Fef et VVS, même combat donc. Pourquoi cette date commune du jeudi 28 mars ?

AVdB : Précisément parce que c’est une date qui a un sens pour les deux organisations estudiantines que nous représentons. Pour ce qui concerne le nord du pays, c’est clairement une façon de mettre la pression sur nos politiques alors que l’évaluation de la réforme Vandenbroucke (système d’output, NdlR), en vigueur en Flandre depuis 2007, doit débuter fin 2013, début 2014.

DMY : De notre côté, c’est clairement l’éventuel passage en seconde lecture, ce jeudi en gouvernement, du projet de réforme du ministre Marcourt qui nous pousse à agir aujourd’hui. Puisque ce dernier envisage sa réforme en séparant le débat sur les structures de celui sur le financement - ce qui, en soi, est totalement incompréhensible à nos yeux -, la Fef souhaite anticiper ce second débat afin que le ministre puisse tenir compte de nos revendications. D’autre part, c’est aussi une façon pour nous, francophones, de tirer les conclusions du système flamand basé sur l’output qui, pour nous, ne convient clairement pas. Plus globalement, cette manifestation nationale est une manière symbolique pour nous, étudiants, de prendre un peu de hauteur sur les politiques... en vue des élections de 2014.

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