Les politiques l’ont dit au Roi : pas maintenant...

Il n’est pas interdit de penser que le chef de l’Etat quittera le trône de Belgique le jour de la Fête nationale. Mais les indices semblent bien légers. Par ailleurs, tout changement fragiliserait un pays qui a retrouvé un peu de stabilité.

Les politiques l’ont dit au Roi : pas maintenant...
©Belga
Francis Van de Woestyne

Pas une semaine ne se passe sans que les journalistes du "Soir" ou du "Soir Mag" n’alimentent le feuilleton dont le thème principal est : le Roi abdiquera le 21 juillet 2013. Nos honorés confrères ont-ils déniché l’information du siècle, le scoop absolu ou cherchent-ils, par tous les moyens, à consolider une thèse alimentée par des rumeurs auxquelles ils ont porté un crédit inconsidéré ?

Bien sûr, certains éléments qu’ils avancent sont vrais. Mais ils ne constituent en rien des preuves, ni même des indices démontrant qu’une abdication est en préparation. Car les indices avancés par les journaux qui en font leur "Une" ne résistent pas à l’analyse. Et surtout, aucun responsable politique ne souhaite que ces changements aient lieu maintenant. Ils ne feraient qu’ajouter de l’instabilité aux difficultés économiques, aux défis institutionnels que doit gérer le gouvernement et pourraient compromettre la mise en place du prochain exécutif.

Tentons d’y voir clair, sereinement.

1Il n’est pas interdit de penser que le chef de l’Etat quittera le trône de Belgique le jour de la Fête nationale. Les partisans de la thèse avancent plusieurs raisons. Ce n’est un secret pour personne : la santé d’Albert II est celle d’un homme de son âge (79 ans), il serait logique qu’il quitte une charge très lourde et qu’il profite d’une retraite bien méritée même si la tradition belge n’est pas à l’abdication. Philippe, 53 ans, a été préparé ces dernières années, tant sur le plan politique que diplomatique. Il est prêt ainsi que son épouse, la princesse Mathilde. De plus, certains témoignages de première main affirment que le Roi a été impressionné tant par le départ digne du pape Benoît XVI que par l’abdication de la reine Béatrix des Pays-Bas. Tout cela est vrai mais n’implique pas automatiquement un retrait anticipé.

2Où sont alors les indices qui crédibilisent une prochaine abdication ? Reprenons dans l’ordre les arguments avancés par nos collègues vespéraux.

- Le Premier ministre, Elio Di Rupo, aurait envoyé à tous ses vice-Premiers ministres un SMS les informant que le Roi souhaitait partir et qu’il fallait s’y préparer. Or, aucun des vice-Premiers ministres ne confirme ce SMS. Le Premier ministre non plus. Imagine-t-on d’ailleurs qu’une telle information soit diffusée par ce canal ?

- Le contrôle budgétaire aurait été avancé à la deuxième quinzaine du mois de juin pour libérer le mois de juillet. Exceptionnel ? Il semble normal que l’attention budgétaire soit permanente et qu’un contrôle budgétaire - sur l’année 2013 - précède l’élaboration du budget 2014, prévue pour le mois de juillet de cette année. Voir dans ce "nouveau" calendrier une preuve de la volonté de dégager le mois de juillet de tout débat politique difficile pour laisser le champ livre à la liesse populaire entourant l’abdication du Roi et l’avènement d’un nouveau semble exagéré.

- Le même argument est valable pour la réforme de l’Etat, repoussé, selon "Le Soir", au mois d’octobre pour libérer juillet. Or les retards en matière de réforme de l’Etat sont surtout dus à la lenteur avec laquelle le modèle mathématique permettant d’évaluer l’impact des transferts a été mis au point.

- Les fêtes des 20 ans de règne seront très "light". Les festivités du 21 juillet n’auront aucun caractère exceptionnel alors que l’on devrait fêter, cette année, les 20 ans de règne du Roi. Ce serait, affirment les tenants de la thèse de l’abdication, pour laisser toute la place à l’annonce du retrait du Roi. Et si le coût des fêtes est limité, ce serait pour réserver un budget pour l’intronisation du futur Roi. La démonstration n’est guère convaincante. Si les festivités seront limitées, cela correspond à un souci de sobriété du Palais et du gouvernement qui ne souhaitent pas effectuer des dépenses somptuaires à l’heure où des sacrifices sont demandés à la population.

- Des diplomates quittent le Palais. C’est exact. Plusieurs diplomates importants ont choisi de "tourner", dont le célèbre Ghislain D’Hoop, le chef du département des Relations extérieures qui sera nommé en poste à Berlin. D’autres diplomates et militaires changeront également d’affectation. Faut-il y voir une preuve d’un changement de Souverain ? "Il n’y a rien d’anormal à cela, confie un ministre. C’est le ballet diplomatique traditionnel."

- L’âge et la santé du Roi. On ne peut évidemment écarter l’hypothèse d’une brusque aggravation de la santé du Roi qui le pousserait à anticiper un départ. Mais, là encore, l’hypothèse n’est confirmée nulle part. Au contraire. Lors de la visite de l’hôpital militaire à Neder-Over-Heembeek, il y a 15 jours, le Roi s’est montré, comme à son habitude, très intéressé, concentré et très rieur. Rappelons aussi que, dans notre prescrit constitutionnel, rien n’est prévu pour un changement de Roi, si ce n’est en cas de décès.

3Dans l’hypothèse même où Albert II et le prince Philippe se seraient entendus pour réaliser le changement de Souverain cet été, l’un comme l’autre ne peuvent rester sourds aux innombrables commentaires, analyses, propos "on" ou "off" ou conseils discrètement glissés lors des colloques singuliers au Palais. Tous vont dans le même sens : ne partez pas maintenant Voici les arguments avancés.

- La stabilité du pays. Il y a deux ans, la Belgique était montrée du doigt, condamnée à la dislocation sous les coups de boutoir des nationalistes flamands. Aujourd’hui, qu’on aime ou pas le gouvernement Di Rupo, il faut reconnaître que la stabilité est revenue et que notre pays ne se débrouille pas trop mal quand on le compare aux voisins. L’abdication et l’avènement d’un nouveau roi raviveraient, sans aucun doute, la volonté de ceux, nombreux en Flandre, qui voudraient profiter du changement de Roi pour réduire ses pouvoirs constitutionnels. Les articles de la Constitution ne sont pas soumis à révision ? L’article 195, qui règle la procédure de révision de la Constitution, est ouvert à révision. Et l’on a prévu que les articles liés à la réforme de l’Etat pourraient être changés au cours de la même législature. On pourrait donc ajouter à la liste des articles révisables les articles 75 (succession) et 109 (sanction et promulgation des lois). Le changement de Souverain sera certes un moment festif, que l’on aimerait conçu sur le modèle hollandais. Mais l’instant sera délicat sur le plan politique. L’idéal est que la succession intervienne non pas en pleine campagne électorale - le thème "polluerait les débats" - mais plutôt après une élection, celle de 2014. Le Roi a été, pendant la dernière crise politique, l’un des éléments essentiels, garants de la continuité de l’Etat et sa stabilité. On n’imagine pas qu’il reste sourd à ceux qui lui disent qu’une abdication en 2013 serait source d’instabilité.

- La prochaine négociation. Les discussions qui suivront la grande élection fédérale, régionale, européenne de 2014, risquent d’être particulièrement délicates. Et il faudra sans doute tout le doigté, l’expérience, l’autorité d’un monarque respecté pour gérer cette situation. Certains brandissent le risque suivant : Bart De Wever, vainqueur possible des élections législatives, pourrait s’autoproclamer formateur d’un gouvernement fédéral, refusant tout "détour" au Palais, toute consultation auprès du Roi. Philippe pourrait-il gérer une telle situation.

Voilà quelques éléments qui plaident en faveur du maintien du Roi actuel à son poste. Bien sûr, d’autres scénarii sont peut-être en train de s’écrire au Palais ou dans l’antichambre du 16 rue de la Loi. La situation devrait se clarifier dans les semaines suivantes car s’il y a aujourd’hui une "fenêtre d’opportunité" pour l’accession de Philippe avant les élections prochaines, elle se refermera bientôt.


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