De 1831 à 1993, sept serments jalonnent notre histoire

Ni sceptre, ni couronne : rien qu’un contrat réitéré entre le Roi et la nation.

De 1831 à 1993, sept serments jalonnent notre histoire
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Paul Vaute

Le 10 décembre 1865, alors que Léopold Ier venait de rendre l’âme, son fils, recevant les membres du gouvernement, leur demanda de ne pas le nommer “Sire” ou “Majesté” tant qu’il n’aurait pas prêté serment. Submergé par la douleur, celui qui serait bientôt le deuxième Roi des Belges n’en témoignait pas moins d’un sens aigu de la légalité constitutionnelle.

Hormis les règles relatives à la succession, en effet, deux conditions, inscrites aux articles 91 et 92 de notre loi fondamentale, sont à remplir pour accéder au trône : être majeur (soit avoir dix-huit ans accomplis) et avoir prêté, devant la Chambre et le Sénat réunis, le serment inchangé depuis 1831 : Je jure d’observer la Constitution et les lois du peuple belge, de maintenir l’indépendance nationale et l’intégrité du territoire . Quand on parle de trône, il ne s’agit que d’une image, bien sûr. Il n’en est pas, et pas davantage de sceptre ou de couronne. Ce qui unit la Belgique et sa dynastie, c’est un contrat sept fois réitéré, bientôt huit.

Léopold II a pu établir lui-même, jusque dans ses moindres détails, le cérémonial de son avènement. Il n’en alla pas de même pour le premier Souverain qui trouva à son arrivée les “plats” tout préparés par le régent, le gouvernement, le Congrès national, les autorités municipales… Ceux-ci, tout naturellement, avaient puisé leur inspiration dans les joyeuses entrées et les inaugurations de nos anciens Pays-Bas et de la principauté de Liège. Dans le comté de Flandre, par exemple, tout nouveau comte devait jurer sur une place publique de Gand d’observer ce que ses prédécesseurs avaient eux-mêmes observé. A Liège, le prince-évêque jurait notamment, selon les termes rapportés au début du XVIIIè siècle, de maintenir ladite Cité et ses bourgeois dans tous leurs privilèges et libertés. Et on pourrait multiplier les exemples.

C’est aussi l’usage qui veut que le serment, en Belgique, soit prêté la main droite levée avec les seuls index et majeur dressés et accolés. Cela vaut en principe pour toute fonction officielle, même si on l’oublie souvent. Quant aux termes du serment, ils doivent être strictement respectés, toute erreur pouvant rendre la prestation invalide. Gare à l’émotion  !

Léopold Ier : le premier serment 

(21 juillet 1831) 

“Belge par votre adoption, je me ferai aussi une loi de l’être toujours par ma politique… Mon cœur ne connaît d’autre ambition que de vous voir heureux.”

Fondation. Le 21 juillet 1831, les Bruxellois sont réveillés dès la fine pointe de l’aube par les bruits sourds des salves d’artillerie et les timbres des cloches mises en branle à toute volée. La foule se précipite vers la Porte Guillaume par où Léopold de Saxe-Cobourg, duc de Saxe, fait son entrée dans la capitale, recevant du bourgmestre Nicolas Rouppe – un vieux républicain  ! – les clés de la ville en cuivre doré. Le cortège se rend ensuite place Royale où, devant l’église Saint-Jacques, face à une galerie décorée où l’attendent, sous les bannières, les membres du Congrès national, le Prince descend de son cheval. Le régent Surlet de Chokier, chef de l’Etat provisoire du jeune royaume, prononce un discours où il évoque les vertus privées du futur Roi qui nous sont garantes de celles qu’il va déployer sur le trône. Un des secrétaires du Congrès, Charles Vilain XIII, procède à la lecture des 139 articles de la Constitution. Une Constitution que Léopold n’aime guère, jugeant que ses auteurs ont imposé trop de limitations à la monarchie qui n’était pas là pour se défendre. Il n’en prêtera pas moins serment, selon la formule requise, après quoi le baron de Gerlache lui lancera ces mots : “ Sire, montez au trône.”

 Léopold II annonce la couleur

(18 décembre 1865) 

“La Belgique a vu s’accomplir des choses qui, dans un pays de l’étendue du nôtre, ont rarement été réalisées par une seule génération. Mais l’édifice dont le Congrès a jeté les fondements peut s’élever et s’élèvera encore.”

Croissance. Je viens d’assister à l’instant au palais législatif à la prestation du nouveau Roi. Cette solennité a provoqué un enthousiasme indescriptible.” C’est le ministre (ambassadeur) de France à Bruxelles, visiblement impressionné, qui écrit ces lignes. Pas vraiment une bonne nouvelle pour Napoléon III en ce temps où il rêve d’annexer la Belgique… Le règne de Léopold II commence, en effet, dans un pays soudé par un climat plus que consensuel, quasi euphorique, que l’impopularité des dernières années aura fait oublier. Le jeune souverain, dans son discours prononcé après le serment constitutionnel, n’a pas manqué de faire allusion aux menaces que font peser certains voisins, en évoquant le droit d’une nation libre, honnête et courageuse, qui veut son indépendance, qui a su la conquérir et s’en montrer digne, qui saura la garder. Le souci de la défense nationale, qui ne cessera d’animer le Roi, est ainsi déjà patent. Il y a aussi cette petite phrase sur l’édifice dont le Congrès a jeté les fondements – autrement dit l’Etat belge moderne – et qui peut s’élever et s’élèvera encore. Une manière d’annoncer, dans des termes assez vagues pour ne pas en faire, l’action du futur bâtisseur de l’empire colonial.

Albert Ier, au-dessus des partis

(23 DÉCEMBRE 1909) 

“J’ai la nette vision de ma tâche. Le devoir des Princes est dicté à leur conscience par l’âme des peuples; car, si le Trône a ses prérogatives, il a surtout ses responsabilités.”

Tournant. Pour la première fois – mais non la dernière  ! –, la prestation de serment d’un Roi est interrompue. Les parlementaires du Parti ouvrier belge, en effet, ont voulu profiter de l’occasion pour faire entendre leur revendication du droit de vote égal pour tous les hommes. L’écrivain Henri Davignon, fils du ministre des Affaires étrangères, relatera l’incident comme suit : Je surveille de l’œil les socialistes. Comme l’ovation s’apaise, ils tentent de crier : vive le suffrage universel ! Mais on n’entend que le premier mot vive… Aussitôt, l’acclamation formidable de “Vive le Roi  !” reprend, éclate plus stridente et étouffe complètement leurs voix… Dans son discours, le jeune souverain assure qu’il se tiendra avec une entière loyauté, au dessus des partis et qu’il sera sans cesse attentif à la voix du pays et penché avec sollicitude sur le sort des humbles. Le discours, dont on sait qu’il a été entièrement écrit de la main d’Albert, annonce aussi un tournant dans la politique coloniale : la Belgique, déclare-t-il, prend l’engagement d’appliquer au Congo un programme digne d’elle. Un Congo où il vient de vérifier, sur place, la nécessité de grandes reformes.

Léopold III, en pleine crise

(23 FÉVRIER 1934) 

“La dynastie belge est au service de la nation. J’ai la ferme volonté de ne jamais l’oublier… Je me donne tout entier à la Belgique. La Reine m’assistera de tout son cœur.”

Tragédie. Une nuit seulement sépare le jour des funérailles du roi Albert Ier de celui où Léopold III accomplit sa prestation de serment face à l’hémicycle parlementaire. C’est à cheval, sous un grand soleil d’hiver, qu’il s’est rendu, acclamé par la foule, de Laeken au palais de la Nation. Une fois à l’intérieur, entend-il les cris des élus communistes Joseph Jacquemotte et Julien Lahaut proclamant Vive la République  ? Ils sont vite noyés sous les vivats des autres parlementaires. Le nouveau chef de l’Etat peut compter sur un très large appui, à l’heure où la Belgique est frappée de plein fouet par la crise économique et l’instabilité politique, sans parler des menaces qui commencent à peser sur la paix en Europe. Les Chambres réunies font une longue ovation au cours de laquelle des témoins voient des ministres socialistes pleurer de joie. Le discours du Souverain, prononcé dans les deux langues – une première –, a fait référence à son épouse et aussi à ses enfants qui seront élevés dans l’amour de la Patrie. Cet accent mis sur la dimension familiale de la royauté est un héritage du règne d’Albert Ier, pratiquement absent sous les règnes précédents.

Charles, régent : “Sauver le brol”

(21 septembre 1944) “J’aspire à l’heure où nous Le verrons, Lui aussi libéré…”

Intérim. Il sera là pour sauver le brol, selon son expression. La Belgique est libérée mais Léopold III a été déporté en Allemagne alors que le monde politique et l’opinion se déchirent à son propos. En cas d’impossibilité de régner, la Constitution prévoit la possibilité d’une Régence. Et pourtant, ce n’est qu’après deux tours de scrutin qu’une majorité se dégage aux Chambres réunies pour la confier au frère cadet du Roi, la fraction républicaine du groupe socialiste ayant fait un baroud d’honneur. Le lendemain, le prince Charles vient prêter serment, vêtu de son uniforme de colonel des Guides. Dans son discours, élaboré et relu par son entourage et Paul-Henri Spaak, alors aux Affaires étrangères, il souligne le caractère transitoire de son rôle, ajoutant que nous devons accueillir tous les concours, d’où qu’ils viennent, et ne repousser que les mauvais citoyens, sur lesquels une juste répression doit s’abattre. A l’artiste peintre Alfred Bastien qui le félicite après sa prestation, le Prince répond par une boutade qui est aussi l’expression d’une inquiétude : Oui, je suis comme un aviateur poursuivi par la DCA, je ne vois pas encore bien comment je vais atterrir.”

Baudouin, contre son gré 

(17 JUILLET 1951) 

“L’union de toutes les forces du pays et la compréhension mutuelle de nos deux cultures nationales rendront possible le développement constant du patrimoine matériel et moral de la Belgique.”

Crise. Cas unique à ce jour dans notre histoire dynastique : Baudouin a prêté deux fois serment. La première fois, ce fut comme Prince royal, le 11 août 1950, après le dénouement de la crise liée au retour de Léopold III et en application de l’accord par lequel celui-ci déléguait ses pouvoirs à son fils. C’est au cours de cette cérémonie que fut lancé le retentissant “Vive la République ” attribué erronément à Julien Lahaut mais provenant bien du groupe communiste dont il était le chef. Rebelote l’été suivant, le 17 juillet 1951 – sans incident cette fois –, pour devenir le cinquième Roi des Belges, le quatrième ayant abdiqué la veille. En 1950 comme en 1951, que ce soit en saluant la foule massée sur les trottoirs ou lors des courtes apparitions au balcon du Palais royal, Baudouin a conservé le même visage grave, sans sourire une seule fois. Non pas parce qu’il était un “Roi triste”, comme le voudra une légende tenace, mais bien parce qu’il ne voulait pas être roi… à ce moment-là. Son père s’était résigné à l’abdication pour calmer les esprits. Lui la ressentait comme une injustice. J’espère, déclara-t-il, qu’avec mon gouvernement, j’arriverai à faire régner la concorde entre les Belges.” 

Albert II : Tocqueville en invité 

(9 AOÛT 1993) 

“Une foule innombrable d’hommes semblables et égaux tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs.”

Fédéralisme. Deux jours après les funérailles du roi Baudouin arrive, le lundi 9 août, celui du serment de son successeur devant les Chambres réunies. La voix ferme, en dépit de l’émotion rendue visible par les tremblements – qui feront spéculer sur une possible maladie… –, le nouveau Souverain lance, dans son premier discours, un appel au civisme fédéral et à un nouveau consensus économique et social. Il crée aussi la surprise en citant Alexis de Tocqueville pour mettre en garde contre un univers atomisé par les égoïsmes individuels et collectifs (citation ci-dessus). Les phrases portent et impressionnent. C’était dans le mille, dira le cardinal Danneels. Elio Di Rupo, alors ministre PS de la Communauté française, ne sera pas le moins enthousiaste : Il y avait beaucoup d’humilité et en même temps beaucoup de force dans les propos du Roi. Il est le premier Roi d’un pays vraiment fédéralisé. Son rôle sera très important. Patrick Dewael (VLD) ne s’exprime pas autrement : Nous allons tout faire pour aider le Roi dans sa tâche difficile.” Histoire que la tradition soit respectée, l’inclassable anarchiste Van Rossem a lancé dans l’hémicycle un “Vive la République européenne ” vite oublié.


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