Mariakerke, ses pêcheurs et pécheurs

N-D de l’Assomption veille sur les marins depuis des siècles. Les murs s’en rappellent. Mais les hommes ?

Philippe Farcy
Raversijde - Mariakerke
Raversijde - Mariakerke ©Alexis Haulot

Mariakerke, c’est la petite surprise du chef, la framboise qui serait frivole s’il n’y avait à y admirer qu’une petite église fondée au XIVe siècle, dont la Madone est dévouée aux marins, et qu’un reste de cimetière où repose à jamais, dans le sable de ses deux ans, un James Ensor aussi Flamand et Ostendais par sa mère qu’il était Anglais par son père. Le baron est tout seul dans une zone du petit cimetière qui était, voilà près de cent ans, un fouillis de croix de bois, de monuments de pierre bleue et de plaques gravées. Les photos de l’Irpa, non datées mais sans doute prises dans les années trente, montrent un univers simple et isolé de la ville. Il n’y avait pas dix maisons derrière l’église.

On ne vous parlera pas des barres d’immeubles qui mènent de la sortie d’Ostende à ce havre de paix, fait de mesure et de réserve, malgré les modernités. On y trouve toujours de petites façades qui sont comme un cortège s’inclinant devant les quelques dépouilles abritées sous des monuments épars. Ce sont les rares pièces sauvées de cette fâcheuse tendance à supprimer les vieux cimetières sous les prétextes fallacieux de manque de place ou d’insécurité.

Nos cimetières anciens sont en péril (Spa et Dinant périclitent) et les mayeurs de nos villages les suppriment. Mais où est le respect des défunts quand on sait que la Ville de Liège et le MET laissent croupir dans un cagibi de pont haubané (Wandre) des caisses remplies d’ossements pourtant sacrés, de chanoines de la cathédrale Saint-Lambert ? C’est un scandale révélé naguère par la presse régionale. Le ministre wallon du Patrimoine mène l’enquête. Il n’est plus Di Antonio mais San Antonio. Il y en a d’autres, de ces brutalités, de Mehaigne à Hoegarden en passant par Meldert. C’est une part essentielle de notre patrimoine pourtant que ces cimetières. Réceptacles des âmes, ils sont, des villages, l’âme même.

A Mariakerke, les pelleteuses firent également leur œuvre macabre. A l’heure d’y aller voir, voici quinze jours, deux machines nivelaient les terrains, dedans et alentours. La Flandre aime ce qui est propre et net… Faisons fi de cette désespérance, oh éternel baron, prince de peintres. Vos masques et vos éventails japonisants, vos têtes de mort et vos bouquets n’ont que faire de la bêtise humaine ou du réalisme gestionnaire de bas étage. Vous êtes une étoile à côté de la Madone qu’ici on vénère avec pour dame de compagnie sainte Rita.

La petite église de Mariakerke, dédicacée à N-D de l’Assomption, est un pur bijou d’origine gothique. Son clocher détruit vers 1914 puis rehaussé en 1929 par l’architecte Gustave Vandamme, ses verrières remontées, ses chemins repensés, mènent à un monde de saveur et de recueillement, tout droit issu du XVIIIe siècle, dans un art flamand mâtiné d’influences françaises. C’est émouvant de beauté car les marins ici honorés touchent leur part d’éternité. L’entrée s’effectue en passant entre les deux confessionnaux du lieu; ils sont la partie basse d’un magnifique travail de boiserie qui devient le buffet d’orgue. On doit ceci à l’ébéniste Frans Feys qui a travaillé ici entre 1751 et 1775. Voilà une petite merveille que l’on voudrait entendre chanter sous les doigts d’un maître de chapelle tel que le professeur Emmanuel Clacens.

L’église basse à deux nefs, tapissée de boiseries qui renferment le chemin de croix, abrite un autel à sainte Cécile dans le style Louis XVI; il étonne par sa recherche décorative. Puis il y a l’autel majeur, baroque, où deux anges de bois sculptés dansent devant le tabernacle. Et quand le prêtre parle aux fidèles, il est placé derrière une proue de navire de bois. Dans l’autre nef, l’autel est occupé par une sculpture de la Madone tenant son fils. Sous leurs pieds reposent des massifs de coquillages construits comme des bouquets de coraux de Trapani. Le sol de marbre blanc et noir, sophistiqué, participe lui aussi à la richesse de ce lieu presque incroyable où sainte Rita œuvre à soutenir la perte d’un marin disparu dans une tempête ou sous les coups de l’ennemi de 1940. Ensor y venait sans doute à la messe. Quittant son monde de pécheurs, il entrait dans celui des pêcheurs, prenant pour lui des coquillages à disposer dans ses natures mortes. L’heure est au silence. Dieu n’est pas loin.

Sur le même sujet