Raversyde, brise-lames et âme brisée

Le long du mur de l’Atlantique, une maison de pêcheur reçut un prince royal, notre deuxième régent.

Philippe Farcy
Raversyde, brise-lames et âme brisée
©REPORTERS

Des dunes, encore des dunes, en cette côte qui n’est pas que bâtie et qui laisse bien des surprises à qui veut s’arrêter sur des langues de terres préservées où les langues, ici, se sont tues depuis 1983. Trente ans bientôt que le prince Charles s’en est allé au paradis des poètes, en celui des peintres même s’il n’en fut pas un Phœnix, en celui des princes incompris, mal aimé au sein de sa famille et surtout placé bien en retrait derrière son frère Léopold.

Albert et Elisabeth, respectueux de la loi salique, avaient tout misé sur l’aîné. Le mal-être du Régent dura toute sa vie publique sauf lorsque les représentants de la Nation lui donnèrent la charge de remplacer le Roi. Alors il put donner la mesure de ses capacités et de ses charmes. La naissance dans les familles aristocratiques, c’est le point central d’une destinée, la justification d’une vie, la volonté de Dieu.

Chez les rois, ce peut être le point de non-retour. Quand Léopold III revint d’exil en 1950, Charles s’effaça devant son grand frère; c’était, c’est la loi du genre. Au premier la gloire et la lumière, aux autres, leurs parts d’ombre. Charles quitta donc les dorures des palais pour devenir un homme simple. Fait Comte de Flandre par son père, il se nomma alors Karel van Vlaanderen, comme il signait ses tableaux affichés dans le petit salon de sa maison qui n’aurait pas, tout entière, occupé le volume du grand salon du palais royal de Bruxelles où Jan Fabre a collé au plafond et aux lustres ses coléoptères irradiants.

Raversyde est un endroit à nul autre pareil. Une maison de pêcheur donc, comme on n’en trouve plus beaucoup, sinon du côté de Coxyde, mais pas seulement. La demeure principale est ceinturée d’un mur le long duquel glissent des vélos comme des libellules volent d’un roseau à l’autre. Cela fait sans doute partie des 180 km de chemins reliant la France aux Pays-Bas et que l’on découvre sur le site de Westtoer ou en son siège à Ostende, place de Monaco (les deux villes sont jumelées). Il s’y trouve deux autres bâtisses formant un petit ensemble homogène transformé comme on le sait en musée.

Le site est remarquable de beauté, de taille, de solitude, protégé par les dunes à front de mer qui racontent l’enfer des deux guerres et d’une autre toute en courbe. Elle enserre le domaine comme le ventre d’une maman cachant l’enfant à naître. On dirait une jeune femme couchée sur un sofa posant pour l’éternité sur un tableau de Paul Delvaux. Les deux grands hommes se connurent et se plurent, se virent sans croiser leur art, s’estimant l’un pour sa position, l’autre pour son génie.

Charles aimait les artistes, forcément. Il en était. Il en reçut, dont Momo, ce gosse de Ménilmontant que le talent poussa sûrement au Casino d’Ostende, après avoir créé une émeute ou presque au Forum de Liège. C’était Maurice Chevalier, le roi Chevalier, le prince du music-hall qui avait tant aimé, de Paris, L’Empire. Maurice, dont le saint patron était lui aussi soldat (il figure sur les armes de la ville de Cobourg), trouva ici un frère d’arme lui qui avait combattu en 1914 et fut fait prisonnier durant deux ans dans un empire qui n’était pas le sien.

Momo lui dédicaça son livre "Ma Route et mes Chansons", en écrivant ceci à Paris en 1949 : "A Son Altesse Royale le Prince Charles de Belgique, en l’assurant n’avoir jamais conversé aussi harmonieusement avec un grand du monde. Humblement, son Maurice Chevalier".

Le chanteur qui avait rencontré dans le même genre de sang très bleu la reine de Roumanie et le roi Alphonse XIII d’Espagne, se relevait des purges d’après-guerre dont il échappa de justesse. Il relançait sa carrière sur les planches et bientôt sur les écrans. Le prince Charles alors se doutait-il de son proche destin ? Savait-il qu’il irait se terrer près des brise-lames, l’âme brisée ?


Demain, direction Middelkerke

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