Nieuport, toute en authenticité

En fait d’authenticité, il faut bien avouer que le XX e siècle aura fait, de cette petite cité pleine de charmes, une vraie martyre comme Ypres. Pourtant, reconstruite dans les années vingt, elle a retrouvé son allure ancienne, son atmosphère sans doute, son harmonie.

Philippe Farcy
Nieuwpoort
Nieuwpoort ©Alexis Haulot

En fait d’authenticité, il faut bien avouer que le XX e siècle aura fait, de cette petite cité pleine de charmes, une vraie martyre comme Ypres. Pourtant, reconstruite dans les années vingt, elle a retrouvé son allure ancienne, son atmosphère sans doute, son harmonie. Les bâtiments de moins de quarante ans sont tous sur la digue, mais c’est comme si nous ne les avions pas vus, pour préserver cette image de joli bourg richement orné de façades étroites et peu hautes, montées en briques d’un brun jauni qui ressemble à de la paille outrepassée. Du coup nous ne vîmes point la tortue de bronze doré sur laquelle Jan Fabre, le Michel-Ange des Flandres, s’installa pour l’éternité face aux flots romantiques venant battre les jetées qui accueillent les voiliers.

Tant qu’à les citer, ce sera pour évoquer cette forêt de mâts, immense, que l’on voit déjà sur la chaussée longeant le tram en venant de Westende. Il y en a des centaines, des milliers, qui semblent placés dans un désordre incommensurable comme les soldats espagnols et hollandais s’affrontant ici le 2 juillet 1600. Ces mâts sont les hampes de drapeaux de régiments qui s’entrechoquèrent; et l’on entend comme les fers qui se frottent, aiguisant les haines. Ce ne sont pourtant que les manœuvres courantes qui claquent aux vents.

Nieuport vit de ce tourisme. Et si l’on n’y pêche plus trop, on y fait commerce de bateaux et de restauration de coques en tous genres. Il y a la caserne de Lombardsyde aussi, immense; et quoique sur une ancienne part de Westende, c’est avec Nieuport qu’elle parle en voix d’eau tous les jours. Jadis, on y trouvait les gars de la marine, ceux qui arborent le bel insigne de la ZM/FN, dont on sait que cela ne veut pas dire ce que l’on croit mais "Zut Merde/Faut Nager"… On s’amuse comme on peut dans les casernes. Jadis aussi, on pouvait admirer les chasseurs de mines; mais ils sont partis vers Zeebrugge. Le camp est désormais dans les mains de l’artillerie antiaérienne (14 e régiment).

L’Yser est là, tout contre ce port immense, montant et descendant selon les marées. Alors remontent les souvenirs plus récents que ceux de Maurice de Nassau; ce sont ceux de la Grande Guerre qu’ici on ne voit plus guère sinon par quelques monuments. A partir de Nieuport pourtant, les cimetières militaires apparaissent et scandent les paysages de leurs croix blanches, minuscules souvent, poignants toujours. D’autres drapeaux y flottent, en guise de sentinelles venues nous rappeler que des soldats, malheureux héros, sommeillent depuis cent ans bientôt dans cette terre noble qui ronge leurs os. Frissons. Il fait 30° pourtant.

Nieuport, dans sa jeune authenticité, n’oubliera jamais les horreurs d’une guerre qu’elle n’a pas voulue. Il faut aller voir les cartes postales du site www.delcampe.net pour prendre la mesure des pertes. Il ne restait que quelques pans de murs, structures décharnées comme des gisants gothiques. Dresde à côté, ce fut moins pire, sauf les vies englouties. L’église Notre-Dame n’était plus que lambeaux. On eût dit des fantômes vaporeux et glauques sous les pinceaux d’Egon Schiele. On l’a reconstruite, remeublée, fort bien, et on lui donna un clocher flamand fier, droit et bien haut, alors qu’il était carré et trapu, sommé de deux étages de clochetons ajourés. La halle elle-même n’était qu’une ombre. Elle revint, identique ou presque, sans doute dessinée par Jozef Viérin. L’hôtel de ville est venu se mettre entre les deux, remplaçant six maisons privées, donnant ainsi à la place du Marché, comme à Furnes, la mesure des pouvoirs qui se complètent et s’entendent. La Flandre du "Tribun de Gand" cher à Henri Conscience n’est jamais loin quand on unit sur un même lieu politique, église et commerce… Et Nieuport a bien compris la chose, sachant que pour croître et prospérer, il faut cultiver la paix.

Cela tombe bien, la Flandre n’a plus d’ennemis, sinon elle-même.


Demain, cap vers Oostduinkerke dans La Libre Belgique