“On peut être curé et franc-maçon”

C’est même “complémentaire”, pense Pascal Vesin, excommunié.

Entretien Jonas Legge
“On peut être curé et franc-maçon”
©D.R.

De sa paroisse de Megève, en France, Pascal Vesin a été excommunié en mai dernier sur ordre du Vatican. Son tort ? Etre franc-maçon et curé. Une double appartenance dénoncée au Saint-Siège par une lettre anonyme. Ce prêtre atypique est parti à pied pour Rome, qu’il devrait atteindre ce mercredi, afin de défendre sa cause auprès du pape François. Un chemin qui se veut d’abord “intérieur”  : “Après l’épreuve que je viens de subir, j’avais besoin de faire le point dans ma vie” , dit-il dans l’entretien qu’il nous a accordé (et dont on peut lire l’intégralité sur le lalibre.be). Un chemin qui se révèle aussi “plus large que mon cas, qui porte sur la liberté dans notre Eglise”. “Je prends des temps de réflexion et je lis la Bible, seul livre que j’ai sur moi. Mes idées évoluent, je sens de plus en plus que mon combat est juste. Je ne rêve pas d’une réintégration. Je crois que je peux faire une croix sur mon ministère.” Et ce même si le Père Vesin affirme vouloir “défendre mon ministère dans ma tradition catholique. Voilà mon combat actuel” .

Que représente la franc-maçonnerie à vos yeux ?

Un lieu de réflexion, une école où l’on donne des outils pour lire le monde, lire sa propre personne et lire notre relation aux autres.

La double appartenance (Eglise et franc-maçonnerie) est-elle compatible ?

Selon le Vatican, elle ne l’est pas. Mais les arguments avancés s’adressent à des maçons du début du XXe siècle, lors des discussions sur la séparation des Eglises et de l’Etat. A ce moment-là, selon moi, il était impossible d’être chrétien et franc-maçon. Ces deux institutions s’opposaient et jamais les maçons n’auraient accepté un curé parmi eux. Au début du XXIe siècle, on est dans un autre climat, la maçonnerie a avancé. Alors, je demande à l’Eglise qu’elle avance à son tour, pour découvrir combien les deux peuvent être complémentaires.

Les positions franc-maçonnes sur l’euthanasie, l’homosexualité ou l’avortement sont-elles trop libérales pour le Vatican ?

Je ne dirais pas cela. Dans l’Eglise, il existe également des mouvements libéraux. C’est d’ailleurs mon combat : laissons différentes théologies s’exprimer. Il faut savoir que la maçonnerie dans son ensemble n’est pas pour l’euthanasie ou le mariage pour tous. Dans mon atelier, au Grand Orient de France, certains frères sont contre le mariage pour tous, par exemple. Chacun dispose d’une grande liberté de croire ou de ne pas croire au niveau de la transcendance ou d’adhérer à certaines propositions de société.

Pourquoi une telle antinomie, alors ?

Dans le code de droit canonique de 1917, les francs-maçons étaient excommuniés. En 1983, lors de l’élaboration du nouveau code, le cardinal Ratzinger a précisé que la position par rapport aux francs-maçons n’avait pas changé et qu’il fallait toujours les excommunier. C’est, pour moi, une position qui n’a plus lieu d’être. Mais je suis aussi obligé de reconnaître que le secret maçonnique peut gêner l’Eglise aujourd’hui. Ce secret dessert d’abord les francs-maçons. Il y aurait peut-être un travail à faire pour dire qui on est, pour ne plus effrayer, car ce secret nourrit les fantasmes.

Les francs-maçons, notamment ceux du Grand Orient de France, sont-ils des “bouffeurs de curés” ?

Ils l’étaient, mais ce n’est plus le cas maintenant. En 2000, j’ai été initié, ce qui veut dire qu’ils ont accepté le curé que je suis.

Pensez-vous vraiment pouvoir rencontrer le pape François ? Que lui diriez-vous ?

Je rêve de le rencontrer, mais je n’ai pas de rendez-vous fixé. Il a rencontré dernièrement le footballeur Messi. S’il a du temps, c’est très bien. Mais ce serait aussi sympa, s’il a un quart d’heure, qu’il rencontre un prêtre sur des questions qui concernent l’Eglise. Ma démarche, je l’ai entreprise parce que François a cette personnalité particulière. Je ne serais pas allé à Rome voir Benoît XVI. François va jusqu’à dire qu’il préfère une Eglise qui se trompe mais qui va vers les autres. Je veux donc juste lui exposer mon cas, lui demander si, durant un an ou deux, je peux travailler cette question des liens entre Eglise et maçonnerie. Je crois m’inscrire dans l’ouverture qu’il est occupé à mettre en place. Quoi qu’il réponde, je ferai ce travail. Mais j’espère que le Pape ou l’Eglise de France me soutiendront, pour donner du poids à cette réflexion.

Etes-vous prêt à quitter la franc-maçonnerie ?

Je suis un homme totalement libre. Aucune institution ne peut m’enfermer. La franc-maçonnerie a toujours accepté que je puisse avoir cette double appartenance, je n’ai donc aucune raison de la quitter. De la même manière, on m’a exclu de l’Eglise, mais je n’ai pas envie de la quitter.