Mauvais moment, mauvais endroit

Auteur ou victime ? A certaines audiences, on a l’impression que la justice s’est trompée en distribuant les cartes.

Annick Hovine
Mauvais moment, mauvais endroit
©christophe Licoppe


Auteur ou victime ? A certaines audiences, on a l’impression que la justice s’est trompée en distribuant les cartes. Ce matin-là, sur le banc des inculpés, il y a Etienne (*), 21 ans, poursuivi pour des coups donnés avec une chaîne en métal - un objet considéré comme une arme. Baskets de marque, pantalon beige, chemise bleue, il ressemble à un étudiant comme tous les autres. Parfait bilingue, il suit les cours dans une Haute Ecole néerlandophone, à Bruxelles, pour devenir ingénieur commercial. Son objectif professionnel ? "Je voudrais travailler à la Commission européenne. Je fais tout pour y arriver."

Sur le banc des parties civiles, il n’y a personne. Cengiz (*), le blessé, dont le visage a dû être recousu, n’a pas voulu venir; son avocat le représente. Les faits se sont produits deux ans et demis plus tôt. Etienne avait juste 19 ans.

"Sors, que je te pète la gueule"

Mais quels faits ? "J’avais été boire un verre avec mon père à Ixelles, où la femme d’un copain de mon père tient un café" , indique le jeune homme. Pour fêter la réussite de ses examens. "On était en métro. C’est en rentrant que ça s’est passé. On arrivait à la station Delacroix avec mon père et un de ses amis qui s’était joint à nous. " Une BMW s’arrête à leur hauteur et il s’ensuit un échange vif entre le conducteur et l’ami de la famille, passablement éméché. L’automobiliste, la tête près du bonnet, prend mal un regard, ouvre sa fenêtre, et lance un "Tu veux quoi ?" L’autre réplique : "Sors de ta caisse que je te pète la gueule."

Etienne n’a pas capté les mots. Il voit juste l’automobiliste sortir de sa voiture. A deux pas de là, des proches du conducteur sont réunis pour une fête familiale. Ils déboulent en renfort. "Dix à quinze personnes ont couru vers moi. J’ai eu peur. Je les voyais autour de mon père, qui ne savait pas courir à cause de sa jambe. Je me suis enfui pour appeler la police. Un type - c’est Cengiz, le frère du conducteur, NdlR - est venu me rattraper et m’a ramené près des autres. Il avait une chaîne. Il a essayé de me frapper mais il m’a raté. J’ai ramassé la chaîne, pour me défendre, et je l’ai frappé. Après, ils se sont mis à sept sur moi pour me donner des coups. Je me suis évanoui et réveillé dans la voiture de police."

En racontant la scène, Etienne tremble, comme s’il la revivait en direct. "J’étais au mauvais endroit au mauvais moment."

Une cicatrice sur le visage

On s’en doute : la version de "la victime" ne colle forcément pas au récit de l’inculpé.

Selon lui, son frère qui rejoignait une fête familiale a été attaqué par trois personnes qui encerclaient son véhicule. Cengiz et des cousins sont descendus "pour calmer les esprits" . Le plus jeune l’a frappé avec une chaîne. La BMW avait un rétroviseur cassé et une portière enfoncée.

L’avocat de Cengiz réclame donc une série d’indemnisations pour les dommages causés à son client : la réparation de la BMW; les séquelles esthétiques - une cicatrice sur le visage -; les frais médicaux; les vêtements ensanglantés; une incapacité de travail "difficile à estimer" (Cengiz est patron d’un snack qu’il a dû fermer pendant seize jours)… On en passe.

La présidente objecte : l’inculpé n’est pas poursuivi pour les dégradations au véhicule, qui étaient antérieures à l’incident. Etienne appuie : "Je n’ai jamais touché la BMW ni attaqué personne : je me suis défendu."

Face à ces versions contradictoires, le substitut du parquet convient que le prévenu a frappé parce qu’il se sentait menacé. Mais la réaction n’était peut-être pas proportionnée : "Un œil aurait pu être crevé." Les faits sont donc établis, estime le parquet. Etienne n’ayant pas un seul antécédent judiciaire, il pourrait bénéficier d’une suspension simple du prononcé. Mais ce serait "un peu léger" , juge le substitut, qui réclame une peine de travail dissuasive de 150 heures.

Qui a commencé ?

On devine l’avocat de la défense hors de lui, mais il se contient, reste calme, posé. Cette soirée de mars 2011 a changé la vie du prévenu et de sa famille, dit-il. "Ils ont peur et ont du mal à comprendre ce qu’ils font ici." Les parents d’Etienne sont tous les deux dans la salle. Une simple dispute a dégénéré : tout le monde a donné et reçu des coups - Etienne et son père, blessés, se sont aussi retrouvés à l’hôpital.

Alors, qui a commencé ? Dans ce dossier pénal, il y a deux parties qui ont des versions contradictoires et aucun témoin indépendant, insiste l’avocat. Les responsabilités sont à 50/50. Il n’y a aucune raison de donner plus de poids à la version des parties civiles. "C’est mon client qui a tenté de s’enfuir pour éviter la bagarre; c’est lui qui a averti la police et on est venu le rattraper. Ce n’est donc vraiment pas l’attitude de quelqu’un qui cherche à en découdre." Bref, il s’est retrouvé seul en face de six ou sept agresseurs et malheureusement, "il a fait ce qu’il a fait" . Il ajoute : il aurait pu, lui aussi, perdre un œil dans la bagarre.

Sans vouloir accuser la partie adverse, l’avocat de la défense invite tout de même le tribunal à jeter un œil sur les antécédents judiciaires de Cengiz et de son frère, déjà condamnés plusieurs fois pour coups et blessures volontaires et rébellion.

Invoquant la légitime défense, l’avocat demande l’acquittement de son client et, subsidiairement, la suspension simple du prononcé. Et si la juge devait suivre la demande du procureur ? Etienne serait prêt à accepter une peine de travail. Il le dit du bout des lèvres : "J’ai envie de réussir mes études."