La mort tragique de Thomas hante Louvain-la-Neuve

Des dizaines de milliers de jeunes se retrouvent ce mercredi à Louvain-La-Neuve pour l'événement phare du folklore estudiantin.

Reportage Annick Hovine
La mort tragique de Thomas hante Louvain-la-Neuve
©Haulot

On ne voit que son dos, les épaules serrées dans une veste noire. Immobile dans le froid humide, une cigarette au bout de la main. Elle fait non de la tête, imperceptiblement, en lisant le texte qui accompagne la photo accrochée à la rampe d’escalier qui surplombe les quais 2 et 3 de la gare de Louvain-la-Neuve. "Tu nous as quittés trop vite, Thomas, et cela uniquement à cause d’une soirée trop arrosée. L’excès d’alcool dans les soirées de jeunes t’aura été fatal." Elle poursuit, jusqu’au bout, le message laissé là par les parents, les frères et les amis proches de Thomas Dusausoy, 20 ans, décédé le 11 octobre après avoir dévalé un talus, au petit matin, "mort bourré". Séquelle tragique d’une guindaille. "Puissent tous les jeunes de ton âge réfléchir à limiter et encadrer l’alcool dans les fêtes estudiantines, les clubs de sport, les mouvements de jeunesse… afin que Thomas ne soit pas mort pour rien".

Son regard s’attarde sur les chrysanthèmes jaunes, les roses blanches, les œillets déposés là, qui déjà se fânent. Avant de plonger sur les quais et de buter contre l’affiche du dernier film de Kechiche. Contraste cruel. La vie d’Adèle et la mort de Thomas. Le train de 9h20 la fait revenir à elle. Une passagère commente : "Il avait une bonne bouille, comme on dit. C’est émouvant…" Sa voix à elle s’étrangle : "Oui, très…"

"On nous a mis la pression"

A quelques heures du départ des 24 heures vélo, qui réunit chaque année 50 000 jeunes à Louvain-la-Neuve pour cet événement phare du folklore estudiantin, on sent bien que la mort de Thomas traverse la ville en filigrane. Même si le dispositif de sécurité est réglé comme du papier à musique, les autorités académiques et policières, comme les services de secours, sont sur le qui-vive.

Antoine (prénom d’emprunt), 21 ans, confirme. L’étudiant en 3e bac a décidé de s’engager cette année comme stadier (steward). Une journée de formation était organisée samedi à Louvain-la-Neuve, pour les 58 stadiers qui arpenteront les rues, par binômes, avec un talkie-walkie, au cours de la nuit la plus longue de l’année étudiante. On leur a interdit de parler à la presse. "On nous a mis la pression. On nous a fait comprendre qu’il ne fallait pas hésiter à intervenir si quelqu’un a l’air d’aller mal." Si un fêtard imbibé ne tient plus droit, s’il titube, vomit, tombe inconscient… Les stadiers devront aussi être vigilants aux situations qui pourraient dégénérer : barrières de sécurité déplacées, débuts de bagarre… On leur a répété qu’ils devaient être "les yeux et les oreilles" du Centre sportif étudiant (qui organise les 24h) et des 352 policiers (en uniforme et en civil).

Responsabilité collective

"On ne pourra jamais empêcher les gens de boire. Mais il faut connaître ses limites. Il m’est arrivé de terminer une soirée dans un état pas possible mais je me suis toujours souvenu de ce que j’avais fait la veille", explique Antoine. "Les 24 heures vélo, j’en ai déjà fait trois. J’en ai un peu fait le tour. Je voulais les voir différemment. C’est une sorte de responsabilité collective que je prends, en veillant sur ceux qui font la fête, comme d’autres l’ont fait pour moi précédemment."

Sur la place de l’Université, on a masqué la fontaine avec des panneaux de bois. Les barrières Nadar patientent derrière la ligne blanche qui trace le parcours des vélos.

Dans les cercles étudiants, on boucle les derniers préparatifs. Devant le Cesec (celui des étudiants en sciences économiques, sociales, politiques et de la communication), un étudiant, calotte vissée sur la tête, supervise le déchargement d’un camion Carlsberg. Les fûts de bière atterrissent sur le sol avec une vibration métallique. Sur le parking Leclercq, on monte la scène qui accueillera notamment deux DJ de Tomorrowland : Wolfpack et Nicolas.

Et le vélo ? "C’est un cuistax en forme d’hélico : il est prêt", assure Christophe Leconte, le président du Cesec. En plus des deux cyclistes, il faudra trois autres participants à chaque tour, pour pousser dans les montées et freiner dans les descentes. Un planning est prévu, avec des tours de rôle. "Ce côté folklorique, c’est chouette."

Et l’aspect, disons, plus festif ? "C’est tragique, ce qui s’est passé vendredi. On y pense, évidemment. Chaque étudiant doit se poser des questions. L’eau sera gratuite sur tous les stands. Et nous, on ne va pas non plus faire payer les Coca."

Obligation d’être sobre

Le Maf-Sportkot, cercle des étudiants en éducation physique, kiné et réadaptation, est inscrit dans les catégories "humanitaire" et "course". A l’entrée des auditoires, un avis est affiché : "Venez rouler pour la Maf, vous ne le regretterez pas : bonne ambiance dans la tente, bouffe et massages à la clef". Renseignements pris, on cherche toujours des candidats au guidon. "Jusqu’à 22 heures, ça va, mais après, les étudiants veulent faire la fête", détaille Adélie Jadot, du Maf-Sportkot. "S’ils sont saouls, on ne les prend pas : pas question de monter sur le vélo. On ne veut pas courir de risque. C’est déjà dangereux comme ça, avec les gens qui passent sans regarder devant les vélos."

Certains responsables de la Maf assureront la sécurité à des endroits clés du parcours, où les piétons croisent dangereusement les cyclistes. "Tout le monde doit être sobre. On ne veut pas d’accident. Si on prend des responsabiltés, on doit les assumer." Et cette année, ajoute Adélie, "on fera encore plus attention". A cause de Thomas.


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