Sans avocat mais pas sans arguments

Mehdi, 37 ans, affronte seul son procès. "Je n’ai jamais commis de tentative de vol." Croquis de justice.

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Annick Hovine

Ce matin, Mehdi*, 37 ans, affronte son procès sans avocat. Il attend au fond de la salle d’audience. A l’appel de son nom, il s’avance calmement vers son banc, salue poliment le tribunal. On ne décèle en lui ni arrogance, ni suffisance, ni mépris. Cet homme, domicilié à Vilvorde, est poursuivi pour une tentative de vol avec effraction, avec escalade et fausse clé, commis à Overijse, en novembre 2012. La victime avait entendu du bruit sur sa terrasse et y avait aperçu un homme. Se rendant compte qu’il était repéré, le monte-en-l’air avait pris la fuite. Parti à sa poursuite, le propriétaire a vu l’individu s’engouffrer dans une Citroën Berlingo rouge, dont il réussit à relever quelques chiffres de la plaque minéralogique.

Un trousseau qui tinte

Mehdi, entrepreneur, reconnaît-il les faits ? "Non !, madame", s’offusque-t-il à la question de la présidente. "Je n’ai jamais eu de problèmes avec la justice."

Mais il a bien une Berlingo rouge ? "Oui, j’en ai eu une, mais je ne l’avais plus : je l’avais revendue avant cette histoire." Il s’avance vers le tribunal pour présenter le document certifiant que la vente a eu lieu à une date antérieure à la tentative de vol avec effraction.

L’argument laisse la substitute de marbre : "Il n’était plus propriétaire de ce véhicule, mais il a été reconnu sur photo, à 100 %, par la victime."

Le prévenu proteste : "Pourquoi prendrais-je des risques pour aller voler des petites choses ? Je gagne bien ma vie. J’ai une belle société de transport, la plus grande de Gand…" Il lève le bras, fait tinter un trousseau. "J’ai les clés d’une centaine de voitures de luxe."

Sûr de son bon droit

A côté de ça, Mehdi, père de trois jeunes enfants, s’occupe aussi de rénovation de bâtiments. "J’ai travaillé dans des appartements et des maisons qui étaient occupés, et je n’ai jamais eu aucun problème. Et je travaille aussi chez le procureur du Roi de Gand. Vous pouvez lui demander… Et allez voir mes voisins : souvent, c’est à moi qu’ils laissent leurs clés quand ils partent en vacances. Je ne vois pas pourquoi je me taperais des kilomètres pour escalader une maison…"

Le prévenu dit cela posément, sans s’énerver, sûr de son bon droit. Mais le parquet maintient, inébranlable : les faits sont établis. Pour la sanction, la substitute se radoucit . Vu l’absence de casier de Mehdi, elle ne s’oppose pas à la suspension du prononcé.

"Alors, c’est bon ?", demande Mehdi. "Comme vous n’avez pas de conseil, je vais jouer un instant avocat, pour que vous compreniez", dit gentiment la présidente. Les mesures de faveur, comme la suspension du prononcé ou la peine de travail, doivent être sollicitées par le prévenu, explique-t-elle : "L’avantage, c’est que ce n’est pas repris sur le certificat de bonnes vie et mœurs. Donc, si vous devez chercher un nouveau travail, votre employeur n’en saura rien."

D’accord. "Mais j’ai bien compris qu’à titre principal, vous demandez un acquittement", poursuit la présidente. Le prévenu acquiesce : "Je suis absolument sûr que ce n’était pas moi." Jugement le 30 janvier.

Ricardo, "le gros morceau"

La magistrate devra encore déployer des trésors de pédagogie pour les prévenus suivants qui comparaissent ensemble sans avocat. Ils sont quatre, avec des profils assez différents.

"Le plus gros morceau", dixit la présidente, c’est Ricardo*, 24 ans, poursuivi pour le vol d’un PC et d’un téléphone portable (avec un coprévenu); pour coups et blessures, répétés, à son ex-copine, Vanessa*, et pour un cambriolage sur un chantier, avec deux autres comparses qui sont à ses côtés sur le banc.

Le vol de l’ordinateur ? "La fille, c’était une stripteaseuse accro à la cocaïne", insinue-t-il. A la sortie du cinéma, ils sont allés boire de l’alcool dans son appartement avant que les choses dégénèrent. La fille est poussée dans le canapé; les deux types s’en vont avec son PC et son GSM, qu’ils lui ramènent le lendemain matin. "Elle était super-énervée : elle avait cassé mon téléphone", tente de s’excuser Ricardo. "C’est intelligent", raille la magistrate. Moue du prévenu.

Les coups à Vanessa ? "C’était juste deux gifles. Les photos qu’elle a mises sur Facebook, avec des cocards comme si elle avait fait un match de boxe, franchement, c’est pas moi. Des coups, j’en ramassais aussi. Je ne frappe pas gratuitement, je ne suis pas fou." Vanessa l’avait trompé, justifie-t-il encore.

Assise sur le banc des parties civiles, la jeune fille se retient de pleurer. "Même si elle m’a énervé, je regrette de l’avoir frappée", dit Ricardo.

Pipi dans les buissons

Le cambriolage ? "On se baladait à trois en voiture et j’ai dû faire pipi. Je me suis arrêté près des buissons." Les malfrats ont pénétré sur le chantier voisin. Ils ont tenté, au pied-de-biche, de forcer le container avant de s’en prendre à une armoire blindée.

Interpellé, Ricardo nie toute implication et affirme ne rien savoir de cette histoire; il avait d’ailleurs prêté son Audi3 à deux copains ce soir-là. Sauf que son GSM a activé une borne tout près du lieu de l’effraction. L’inculpé prétexte alors qu’il était saoul et que la grille du chantier était ouverte. "C’était presque un appel au vol", commente ironiquement la juge. Elle élève le ton : "Le fait de boire n’est pas une excuse. Vous êtes grands et vaccinés. Même s’il n’y a pas d’atteinte aux personnes, ce sont des faits très désagréables. Ça ne va pas ! On ne peut pas les tolérer !"

Pour le parquet, Ricardo, qui a un sérieux problème d’agressivité et de violence, n’a aucune conscience de la gravité des faits et ne montre aucun amendement. La substitute réclame une peine de prison de 3 ans avec un sursis probatoire de 5 ans, "pour qu’il arrête son comportement de délinquant".

Jugement le 30 janvier.


* Prénom d’emprunt.

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