Labille : "L’Etat n’est pas un paillasson"

Jean-Pascal Labille (PS) est l’homme politique dont tout le monde parle. Après les départs polémiques de Johnny Thijs (bpost) et de Didier Bellens (Belgacom), le ministre des Entreprises publiques est considéré comme "un homme dangereux" par certains patrons, ou, pour d’autres, comme celui qui aura fait plier les CEO aux salaires "indécents" .

Entretien : Frédéric Chardon et Raphaël Meulders
Labille : "L’Etat n’est pas un paillasson"
©Johanna de Tessières

Jean-Pascal Labille (PS) est l’homme politique dont tout le monde parle. Après les départs polémiques de Johnny Thijs (bpost) et de Didier Bellens (Belgacom), le ministre des Entreprises publiques est considéré comme "un homme dangereux" par certains patrons, ou, pour d’autres, comme celui qui aura fait plier les CEO aux salaires "indécents" .

Vous êtes ministre depuis un an. Vous attendiez-vous à une telle entrée en matière ?

Je savais que le dossier des entreprises publiques était difficile. Mais ni le départ de Didier Bellens ni celui de Johnny Thijs n’étaient programmés. En ce qui concerne Belgacom, la procédure a été rondement menée et avec Dominique Leroy, on a la bonne personne à la bonne place. J’entends beaucoup de commentaires sur le fait que c’est une femme. Ne réduisons pas cela à çà ! C’est sympa, cela fait très people qu’on désigne une femme, mais l’essentiel reste qu’elle a de très grandes qualités. Et j’espère que pour la Saint-Valentin, on pourra désigner aussi le nouveau patron de bpost.

En parlant de bpost, certains de vos partenaires de la majorité ont fortement critiqué la manière dont vous avez géré le dossier. M. Thijs parle de "parjure", du fait que vous n’avez pas respecté votre parole par rapport à lui. Que s’est-il passé ?

Pour moi, la page "Thijs" est tournée. Je déplore la manière dont ça s’est passé car je n’avais aucun problème à discuter avec lui. Mais, à ma surprise, M. Thijs a demandé à voir le Premier ministre et lui a expliqué qu’il ne voulait pas continuer à la tête de bpost. Je respecte son choix. Je n’ai jamais eu de mauvaises relations avec Johnny Thijs qui a très bien géré l’entreprise pendant douze ans. Je déplore ses propos tenus dans la presse, car il n’y a jamais eu rupture de confiance. C’est étonnant aussi : quand il s’agissait de faire partir Didier Bellens, on n’a pas entendu beaucoup pleurer côté flamand. Par contre quand on touche à Johnny Thijs, c’est beaucoup plus compliqué…

Les critiques de Johnny Thijs à l’occasion de son départ, est-ce un coup politique de sa part ?

Je n’en sais rien, il a ses raisons, je les ignore. Ce qui était clair c’est qu’il ne voulait pas faire un mandat complet. Je n’ai pas le sentiment d’avoir été discourtois avec lui. La conséquence de son acte a en tout cas été un problème politique. J’aurais pu avoir avec lui, comme je l’ai eu avec M. Bellens, une discussion franche et virile. Il a fait un autre choix.

Le patronat flamand vous considère comme "dangereux" pour les entreprises. Y a-t-il une rupture définitive entre le PS et le patronat flamand ?

Il ne faut pas généraliser, ce ne sont que quelques personnes, comme Karel Vinck (NdlR : ancien patron de la SNCB) qui ont réagi. Et les propos de M. Vinck, je m’en fous. Je sais ce que je dois faire et je le ferai. J’ai été réviseur d’entreprises pendant quinze ans et donc je sais de quoi je parle. Et puis, certains patrons comme Eric Domb (NdlR : ancien patron de l’Union wallonne des entreprises) m’ont soutenu. Sur les réseaux sociaux, même en Flandre, les réactions ont aussi été assez positives. J’ai voulu remettre de la justice salariale et cela a dérangé certaines personnes. Si c’est cela être idéologue, alors je le suis. Je trouve assez choquant que ces patrons se plaignent alors que vous avez des facteurs qui arrivent une, voire deux heures avant que leur journée ne leur soit payée pour pouvoir faire correctement leur travail.

Que répondez-vous à ceux qui affirment qu’on n’attirera jamais un manager du calibre de Johnny Thijs avec un salaire de 650 000 euros ?

Je connais beaucoup d’entrepreneurs - et j’invite M. Vinck à leur rendre visite avec moi - qui sont très loin de gagner ces 650 000 euros. Pourtant c’est grâce à eux que l’économie belge fonctionne. Madame Leroy, une personne de grande envergure, explique que ce salaire lui convient très bien. Pourquoi ? Parce que c’est l’Etat et c’est un honneur de travailler pour l’Etat. C’est ça mon combat : l’Etat est un actionnaire vertueux qui a toujours pris ses responsabilités. Qui était le seul à être là quand un certain Maurice de Knokke a téléphoné à un certain Didier - de Liège à l’époque, à Bruxelles aujourd’hui - pour sauver une banque ? L’Etat. Je veux que l’Etat soit respecté. Ce n’est pas un paillasson.

Vous voulez une mainmise plus importante de l’Etat dans les entreprises publiques, alors que l’Open VLD plaide pour leur privatisation. Le gouvernement ne va-t-il pas imploser avec de telles divergences ?

Non, c’est un vrai débat. Certains font des raccourcis : puisqu’on n’arrive pas à se mettre d’accord sur les salaires, privatisons… C’est un peu court intellectuellement. Il faut que l’Etat garde un certain nombre de services à la population. Je suis athée et je ne crois pas au miracle; or, la libéralisation n’en est certainement pas un. On l’a vu avec le prix de l’énergie qui a fortement augmenté. Ce qui me dérange aussi, c’est qu’on ne peut pas intervenir sur certaines filiales. Or, on nous impute certaines responsabilités, il nous faut donc aussi certains moyens d’action supplémentaires.

L’Etat doit-il encore intervenir dans les nominations des entreprises autonomes publiques ?

On a beaucoup progressé à ce niveau. Avant, le gouvernement décidait, point final. Maintenant, on objective les candidatures, en validant les compétences. Mais je ne veux pas que ce soit le chasseur de têtes qui décide de tout. Les organes internes de l’entreprise et l’Etat ont un rôle à jouer.

Avez-vous des nouvelles de Didier Bellens ? Va-t-il donner une suite juridique à son licenciement ?

Je n’ai plus eu de contacts avec lui. Il a deux moyens d’actions pour lui. Pour agir au conseil d’Etat, les délais sont dépassés. Mais il lui reste la Justice. Là, il est dans les temps.


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