Auschwitz, des cours d’histoire à la réalité

Jeudi dernier, 170 élèves venus de 17 écoles belges ont fait le voyage vers la Pologne dans le cadre du 69e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau. Une visite qui a fait l’effet d’un "choc incroyable". Reportage.

Stéphanie Bocart
Auschwitz, des cours d’histoire à la réalité
©D.R.

Sur le vaste parking du site d’Auschwitz (Pologne), 170 jeunes de 17 écoles flamandes, wallonnes et bruxelloises attendent au pied des bus qui les ont affrétés depuis l’aéroport de Cracovie pour entamer la visite guidée de ce lieu qui a marqué l’Histoire à jamais.

L’ambiance est détendue, mais malgré leurs grosses vestes, bonnets, écharpes et gants, tous sont déjà saisis par la température glaciale (- 12°C) et la neige qui tapisse d’une petite couche le paysage environnant.

Dans le hall où sont installés les guichets d’entrée, les élèves, accompagnés de l’un de leurs professeurs, sont répartis en petits groupes et assignés à un guide. "On parle souvent des camps de concentration dans les médias; on en parle aussi à l’école, mais on ne sait jamais exactement ce qu’il y a eu, quelle a été souffrance de ces gens, confie Safia, 18 ans, en 6e année à l’Institut Saint-Louis à Bruxelles. On s’est dit que si l’on venait sur place, on pourrait davantage ressentir les émotions, voir de nos propres yeux ce qui s’est passé."

Cette démarche, ce sont les élèves de Saint-Louis eux-mêmes qui l’ont entreprise. "Ils ont appris que j’étais venue à Auschwitz il y a trois ans avec des rhétoriciens, raconte leur professeur de français, Véronique Blondiau. Lors de leur premier cours avec moi, en septembre, ils m’ont demandé s’il y avait moyen de revenir avec eux cette année."

Dix élèves sur les 19 que compte la classe de Safia ont alors rendu une lettre de motivation pour pouvoir participer à la visite d’Auschwitz-Birkenau qu’organise chaque année, depuis plus de dix ans, l’Institut des vétérans-Institut national des invalides de guerre, anciens combattants et victimes de guerre (IV-INIG), avec le soutien du ministère de la Défense.

Les mots toujours en deçà

Pour contextualiser cette visite, Véronique Blondiau étudie avec ses élèves la littérature des camps, dont "Si c’est un homme" de Primo Levi. "L’objectif est d’aborder la question de la déshumanisation, indique-t-elle, de les amener à faire leurs propres réflexions individuelles et à mettre en place dans leur propre vie les gestes, les pensées pour éviter tout ce qui est radicalisme, intégrisme."

Elle ajoute : "La littérature permet aussi de montrer la difficulté de trouver les mots pour dire l’indicible. Aujourd’hui, ils vont se rendre compte qu’avoir froid comme ça et avoir froid dans un camp, ce n’est pas la même chose. On aborde donc aussi le problème de la transmission par l’écrit car les mots sont toujours en deçà de ce qui a été vécu."

A l’entrée du camp, les élèves découvrent le tristement célèbre slogan nazi "Arbeit macht frei" (NdlR : "le travail rend libre"), mais "ici, les prisonniers ne devenaient pas libres puisque la plupart y mouraient", explique leur guide. Le portique passé, ils empruntent les allées qui sillonnent le camp et mènent aux différents blocs.

"C’est inhumain"

Le froid commence à engourdir leurs nez, oreilles, doigts et orteils. Mais les plaintes se font discrètes.

Dans le bloc dédié à la prison, les élèves commencent à comprendre l’horreur du camp : pour punir les prisonniers, les nazis les affamaient; les enfermaient dans une pièce où ils mouraient asphyxiés; ou les confinaient par quatre dans un minuscule espace de 90 cm où ils devaient rester debout des nuits durant.

Dans le bloc 5, l’ancien "hôpital" du camp où les médecins nazis pratiquaient de multiples expériences sur les prisonniers, le 2e étage est dédié à une exposition d’hommage aux déportés belges. D’immenses portraits photographiques représentent des hommes, des femmes, des enfants, des couples et des familles dans leur vie de tous les jours : un mariage, une balade à ski… Des instants innocents d’une vie brisée par la folie nazie.

Esra, 17 ans, et Leyla, 18 ans, de l’Institut St-Louis, sont particulièrement impressionnées. "On a du mal à s’imaginer qu’on a pu faire ça à toutes ces personnes, se désolent-elles. C’est inhumain. Il y avait des femmes, des enfants. Ils avaient une vie heureuse et du jour au lendemain, ils ont été déportés."

Deux tonnes de cheveux

"A présent, prévient le guide, je vais vous demander de rester silencieux par respect pour tous les déportés. C’est une scène choquante." Derrière une immense vitre sont conservées deux tonnes de cheveux de femmes, que les nazis rasaient avant de les emmener dans les chambres à gaz. D’autres vitrines renferment des monceaux de souliers - dont l’une est remplie de bottines d’enfants -, de lunettes, de valises; des fards à joues; des blaireaux,… Autant d’effets personnels spoliés par les nazis aux déportés (Juifs, Tsiganes, homosexuels, handicapés,…) qui, pensant rejoindre des camps de travail, avaient emporté quelques biens.

La visite s’achève par la chambre à gaz et les fours crématoires. "Ici mouraient jusqu’à 2 000 personnes - essentiellement des femmes, des enfants, des malades et des vieillards - en 20 à 30 minutes", informe le guide.

Safia est sous le coup de l’émotion : "C’est choquant. Toutes ces personnes innocentes qui ont souffert. J’ai eu les larmes aux yeux. Si j’avais été à leur place, je me serais laissé mourir plutôt que de vivre tout cela."

Des passeurs de mémoire

Une vingtaine de minutes plus tard, les 170 jeunes arrivent sur le site de Birkenau, là où les convois de déportés étaient directement acheminés à l’intérieur du camp.

Le vent est "insupportable", qualifie la guide, rendant la sensation de froid jusqu’à près de - 18 °C. Maurice Medici, professeur de morale aux Arts&Métiers de l’Athénée provincial de la Louvière, commente : "On a eu beau préparer nos élèves (NdlR : l’Athénée participe à un projet européen d’e-twining avec comme fil rouge un travail de mémoire), c’est un choc incroyable pour eux. J’ai rarement eu un tel silence. Ils sont à la limite prostrés devant ce qu’ils découvrent."

Face à l’immensité du site de Birkenau, les restes des crématoriums et des chambres à gaz, et les baraques (où étaient entassés, dans chacune, plus de 400 prisonniers, affamés, torturés, éreintés), Christopher, 17 ans, en 4e professionnelle, ressent "une profonde tristesse". "Tout était organisé pour les exterminer. Ça fait peur. De retour à l’école, je vais raconter, montrer les photos de ce que j’ai vu à ceux qui ne sont pas venus."

"Aujourd’hui, à Auschwitz, ces jeunes ont rencontré l’Histoire, souligne Michel Jaupart, administrateur général a.i. de l’Institut des vétérans-INIG. I ls sont devenus les nouveaux passeurs de Mémoire."

"Parmi mes élèves, la Guerre 40-45 est une période de l’Histoire qu’ils connaissent de moins en moins, observe Véronique Blondiau. Ils n’ont pas connu la guerre, leurs parents ne l’ont pas connue, leurs grands-parents n’étaient parfois pas en Belgique au moment de la guerre et, donc, pour certains, ils n’ont jamais entendu parler de cette partie-là de l’Histoire."

La quenelle, par provocation

Or, l’Histoire se répète. Des conflits récents (Syrie, Israël-Palestine,…) et des polémiques, comme celle autour de l’humoriste antisémite Dieudonné, s’importent dans les classes et les cours de récréation.

"J’ai été accueilli par une classe qui faisait la quenelle, par provocation, se souvient Maurice Medici. Il faut pouvoir mettre les bons mots sur les bonnes choses. Je leur ai expliqué ce que la loi permet de faire et de ne pas faire. Aujourd’hui, mes élèves m’ont dit qu’ils avaient compris ma réaction avec Dieudonné. Bien sûr, d’autres peuples ont souffert, mais le gigantisme et l’industrialisation de la mort vis-à-vis du peuple juif, c’est unique dans l’Histoire de l’humanité."

Partager l’expérience

Pourtant, certains de ses élèves de confession musulmane ont refusé de venir à Auschwitz. "Je ne vais pas rester sur cet "échec", assure M. Medici. Il faut qu’ils comprennent que la Shoah et le conflit israélo-palestinien sont deux pans importants mais différents de l’Histoire."

Leyla, qui comme son amie Safia est musulmane, estime que "les élèves musulmans qui refusent de venir à Auschwitz ne sont pas très ouverts d’esprit". Elle reprend : "Ce qui s’est passé à Auschwitz est fini. Au final, nous sommes tous des humains. En venant ici, je me suis rendu compte que les Juifs avaient beaucoup souffert, plus que ce que je pensais."

Sur le chemin du retour, Safia livre ses derniers sentiments : "Aujourd’hui, j’ai vraiment pu ressentir, même si c’est minime, ce que les déportés ont vécu. J’ai eu la chance de participer à ce voyage et c’est important que je puisse partager ce que j’ai vu avec les autres classes. Tous les élèves de rhéto devraient d’ailleurs pouvoir aller à Auschwitz. Mais pas seulement. Il faudrait pouvoir le faire pour tous les pays en guerre, comme le génocide au Rwanda."

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