Les flics anti-corruption de la cellule de Jumet se rebiffent

Ils veulent savoir pourquoi "on" les a accusés sans fondement de concussion.

Philippe Engels
Les flics anti-corruption de la cellule de Jumet se rebiffent
©Photo News

La moutarde leur montait au nez. Alors, ils ont décidé de faire éclater le bocal. Ce jeudi matin, les avocats de 34 superflics en charge de délicats dossiers de corruption ont décidé de convoquer la presse. A dix jours des élections, ils prétendent bousculer le gouvernement Di Rupo, l’état-major policier et la haute magistrature.

Ils veulent la vérité sur ce qui s’apparente à une opération de déstabilisation. On peut résumer ainsi leur colère : ces enquêteurs du pool dit "de Jumet" s’estiment victimes d’un complot visant à les museler. Parce que leurs investigations mettaient en cause des personnalités proches d’Elio Di Rupo. Parce que l’image du Premier ministre risquait d’être écornée. Rien que ça.

Les conseils des 34 de Jumet dénoncent un climat d’omerta et ils poseront les questions qui fâchent dans les hautes sphères de l’Etat. Où en est l’enquête sur cette déstabilisation présumée ? A qui profitait-elle ? Pourquoi la ministre de l’Intérieur Joëlle Milquet (CDH) et le gouvernement tout entier semblent-ils tétanisés par ce sulfureux dossier ?

Oui, j’avoue…

Voici comment tout a commencé. En juin 2011, une simple remarque du chef du personnel de la police fédérale va actionner la machine à couper des têtes. L’officier Alwin Lox constate que des policiers auraient utilisé un mauvais formulaire pour obtenir le remboursement de leurs frais lors de missions sur le sol belge.

De nombreux agents sont concernés. Seuls les membres de l’équipe de pointe réunie à Jumet vont être mis en cause. Ceux qui travaillent sur les dossiers politico-financiers qui éreintent le Parti socialiste. "Oui, j’avoue qu’il s’agissait d’un problème administratif, voire disciplinaire", admet aujourd’hui un haut gradé de la police qui préfère l’anonymat.

Au contraire, la machine va s’emballer. Le 1er février 2012, la petite remarque se transforme en plainte formelle. Contre X. Et c’est le patron de la police judiciaire fédérale en personne qui charge ses propres hommes. Faisant fonction à l’époque, le DGJii Valère De Cloet valide la plainte. Ici encore, tout aurait pu s’arrêter.

Mais le bolide est lancé sur une voie étroite. A Charleroi, le président du tribunal correctionnel Jean-Paul Raynal réceptionne le brûlot et assume lui-même l’instruction, ce qui n’est pas si courant. Avec la bénédiction de Claude Michaux, procureur général de Mons.

Les 34 policiers vont être inculpés sans le savoir. Leur chef d’équipe sera mis sur le côté, alors qu’il n’a rien à voir avec les "faits". Patron respecté de l’Office central de répression de la corruption (OCRC), Alain Luyckx est la victime indirecte d’un coup de Trafalgar. L’inculpation des "34" porte sur de la concussion, à savoir le fait de s’attribuer des avantages qui n’étaient pas dus.

Passons à la fin de la mauvaise histoire : l’automne dernier, le dossier fait pschitt. Il n’y a aucun élément à charge des enquêteurs de Jumet. Le non-lieu est prononcé, dans un silence glacial, en novembre 2013. La nouvelle direction de la police annonce alors une enquête sur l’enquête. Qui n’a jamais vraiment débuté.

Entre socialistes ?

"Au moment où la plainte initiale a été déposée, chacun savait qu’elle était fausse et que le dossier était vide", souffle un avocat des policiers mis en cause.

Il s’agit d’une allusion au PV qui figure dans les épais cartons de ce petit dossier insignifiant. Ce procès-verbal stipule que, le 5 mars 2012, le directeur général de la police judiciaire Valère De Cloet aurait exposé que "la haute hiérarchie de la police fédérale avait la conviction que les membres du pool POLFIN OCRC n’avaient commis aucune infraction ou faute". C’était à peine un mois après avoir validé la plainte.

Etiqueté socialiste, comme les magistrats Raynal et Michaux, compagnon d’une parlementaire membre du bureau exécutif du PS, Valère De Cloet réfute ces propos. "Faux !", indique-t-il à "La Libre".

Décédé entre-temps, le magistrat Jean-Claude Leys n’est plus là pour arbitrer le conflit. Egalement présent à cette réunion, le procureur du Roi de Mons, Christian Henry, répond de manière détournée. "Oui, j’étais à cette réunion. Même si M. De Cloet ou d’autres affirment que le contenu du PV est inexact, la vérité judiciaire est telle que les policiers mis en cause ont bénéficié d’un non-lieu."

C’est dans cette ambiance de soufre qu’aura lieu la conférence de presse de ce jeudi. Depuis des mois, les 34 policiers laissent entendre qu’"on" a voulu les museler parce que leurs enquêtes les avaient menés sur les terres montoises du Premier ministre.

Simple coïncidence ou troublante concordance des temps ? Les ennuis des enquêteurs datent de la mise en cause du tandem Edmée De Groeve et Didier Bellens, les ex-dirigeants de la SNCB et de Belgacom.

Inculpés dans un dossier de corruption immobilière, à Mons, tous deux font désormais l’objet d’une demande de renvoi devant un tribunal correctionnel.

Le patron de Belgacom aurait accepté de vendre un bâtiment à l’ancienne administratrice de référence du PS en échange du soutien socialiste à sa reconduction à la tête de la téléphonie.

Enquêtant également sur le placement financier douteux d’une grosse intercommunale de Mons-Borinage (l’IDEA) ainsi que sur le business suspect de l’ex-secrétaire communal de Mons et bras droit du bourgmestre Di Rupo, les enquêteurs et leurs avocats attendent des excuses officielles, des accords clairs quant au litige financier qui les oppose à leurs supérieurs et, surtout, des garanties pour leur avenir professionnel (le pool de Jumet a été démantelé).

Le 22 avril, une réunion de médiation s’est achevée dans la confusion. Les policiers anti-corruption estiment qu’on veut étouffer la question des responsabilités. Ils auraient l’intention de contre-attaquer devant les tribunaux.