"J'étais instit', mais ça c'était avant"

Sa carte blanche a fait le tour de la toile à coups de partages sur Facebook. Antoine Gobbe-Maudoux, trois ans d'enseignement au compteur et une fin de carrière fraîchement et précocement actée, a accepté de revenir sur les raisons de sa rapide désillusion pour LaLibre.be. Découvrez ses éclaircissements.

Propos recueillis par G.Ga.
"J'étais instit', mais ça c'était avant"
©BELGA

Sa carte blanche a fait le tour de la toile à coups de partages sur Facebook. Antoine Gobbe-Maudoux, trois ans d'enseignement au compteur et une fin de carrière fraîchement et précocement actée, a accepté de revenir sur les raisons de sa rapide désillusion pour LaLibre.be. (Re)découvrez sa carte blanche intitulée "J'étais Instit', mais ça c'était avant" , puis ses éclaircissements sur ce "coup de gueule".

J'étais Instit' mais ça c'était avant

Hé oui, je fais partie maintenant de ce pourcentage de jeunes enseignants qui décide avant les quatre premières années de réfléchir à s'orienter vers une autre voie.
Posons-nous donc les bonnes questions!

Est-ce que je n'aime pas mon métier? Loin de là, ça a toujours été une passion.

Est-ce que l'image peu valorisante de notre métier me mine le moral? Oui mais ça depuis bien longtemps et quand on choisit ces études, on s'y prépare.
Est-ce que le métier exige trop de travail, trop de vacances, trop de corrections, trop de concertations? Tout ça, ce n'est qu'une histoire de rythme à prendre (au pire, c'est la première année professionnelle qui est un réel calvaire).

Alors quoi?

Le système scolaire vire-t-il au drame? En voilà une bonne question.

Je me demande souvent si je suis le seul à me rendre compte que l'école va dans le mur. Mais gardons espoir. Les réformes et les politiques finiront bien par nous trouver une solution miracle dans laquelle évidemment l'enfant ne sera pas au centre des intérêts.

On nous bassine à longueur de temps de mots savants pour coute que coute arriver à faire rentrer tous ces contenus dans le cerveau de nos petites têtes blondes. Constructivisme, Socio-constructivisme, différentiation, intelligences multiples, ... De beaux mots à placer dans une conversation avec le gratin ce qui redorera surement l'image de la profession (mais ne rêvez pas trop, le gars d'à côté vous parlera de sa ponction lombaire thoracique du ménisque droit réalisée ce matin entre un café et une partie de golf et vous serez out direct).

Concrètement, qu'observe-t-on? Les enfants réussissent plus à l'école aujourd'hui qu'avant de compliquer le tout? Je ne pense pas. Regardez ces enfants dont l'école est un fardeau de plus en plus jeune. Regardez le niveau orthographique des élèves sortant de rhétorique. Regardez où ça nous mène de ne plus apprendre par coeur les tables de multiplication. Mais oui, me direz-vous, Iphone le fait très bien pour moi.

De plus, pour être sur que vous ne jouiez pas le Rambo de la didactique et que vous suiviez à la lettre les recommandations données par le ministère (personnes qui bien sûr sont des gens de "terrain"), on vous menace d'inspections, de rapports, de "tu dois faire comme ça", de "on n'est plus dans les années 80",... Excusez-moi, vraiment, mais à comparer la génération 80 et la génération 2000, je suis pas sûr qu'on aie gagné au change.

Cette pression sur les enseignants, sur les directions, sur les enfants n'amène qu'une seule chose : le besoin de montrer du progrès, des résultats,... Hé oui, l'école, comme tout, se doit d'être productive. Quand "à mon époque", nous passions les épreuves diocésaines, ce n'était que des tests de fin d'années classiques. Et aujourd'hui? CEB! Dès la fin du mois d'avril, les médias se jettent sur le sujet. Bah oui, il faut montrer au peuple que l'éducation, on prend ça au sérieux. Peu importe le stress des enfants, peu importe les progrès accomplis.

Tout ça résulte d'une chose essentielle. On a choisi, pour redorer le blason de l'éducation d'en faire une chose ultra-complexe. Avec des termes réservés aux initiés, des procédures abracadabrantes afin de nous donner un statut, une prestance, une importance. Qu'importe si l'enfant est perdu, qu'importe si l'enseignant a mille choses en plus à faire (il a le temps en rentrant à 16h chez lui me direz-vous).

Alors je dis non... Et n'ayant pas une âme de Che Guevara pédagogique, je décide de me tourner vers autre chose. La fuite me direz-vous? Surement...

Je ne suis pas spécialiste, je n'ai pas l'expérience des plus grands, je n'ai pas de chiffres, de graphiques circulaires (en camembert quoi, déformation professionnelle) à montrer aux gens. Je suis juste un "petit" enseignant, un petit pion sur l'échiquier. Mais de mon point de vue, la solution miracle est toute simple : "Et si on simplifiait l'école?"

"J'étais instit', mais ça c'était avant"
©IPM - Bauweraerts

"On tourne l'école comme une entreprise"

Nous avons contacté Antoine Gobbe-Maudoux, auteur de cette carte blanche, pour lui poser quelques questions sur ses désillusions de jeune enseignant.

Plus de 1.500 partages sur Facebook depuis la publication, vous vous attendiez à un tel engouement en écrivant votre carte blanche?

"Certainement pas, non. Au départ, j'ai écrit ce texte pour partager ma vision de la situation, qui est une vision partielle. Je suis vraiment étonné des proportions extraordinaires que cela a pris, parce que ma démarche restait personnelle, je ne voulais certainement pas soulever les foules."

Parmi les réactions à votre texte, beaucoup mettent en doute votre passion en fustigeant votre découragement précoce. Comment l'expliquez-vous?

"Je termine en fait ma troisième année en tant qu'enseignant? Ces débuts professionnels, ça a été une désillusion brutale parce que le décalage entre les études et le terrain est vraiment terrible. Une fois en classe, on se rend rapidement compte qu'il n'y a pas de place pour la liberté personnelle dans nos choix d'apprentissages. Ce n'est pas le cas de toutes les écoles bien sûr, mais une grande partie nous demande d'entrer dans un moule institutionnel duquel il est très difficile de s'écarter. Et aux études, on n'est pas bien préparé à cette réalité."

Le problème majeur, c'est l'incompréhension entre le politique et le terrain?

"Oui, il y a clairement un manque de cohérence. Parfois, ils nous imposent des circulaires vraiment étonnantes, on se demande où ils ont été pêcher des idées pareilles. Ils sont un peu déconnectés de la réalité. Et puis, il y a cet énorme paradoxe : d'un côté, la politique de la Communauté française veut que les enseignants poussent les enfants dans ce qu'ils sont, prônent le développement personnel. Mais à côté de ça, ils exigent des résultats sans cesse meilleurs avec le CEB. On nous demande à la fois de faire du résultat et de suivre le rythme, c'est assez paradoxal."

L'école est devenue trop exigeante sur le "marché de la réussite"?

"Avec le CEB, on tourne vraiment l'école comme une entreprise. Chaque année, certaines écoles demandent à leurs professeurs d'obtenir de meilleurs résultats au CEB. Le problème, c'est que les élèves sont différents chaque année et qu'en nous demandant de travailler sur le développement personnel, on ne peut évidemment pas mener tous les enfants au même point. Et puis, il y a cette surmédiatisation du CEB qui met la pression sur les écoles, les enseignants, et surtout sur les enfants. Je ne me souviens pas qu'à mon époque, on faisait le même foin autour des examens diocésains."

L'école, c'était mieux avant?

"Il est clair qu'avant, il n'y avait pas toutes ces complications qui, finalement, n'ont pas spécialement fait progresser l'enseignement. Je ne dis pas que c'était mieux avant, qu'il faut en revenir aux vieilles méthodes et tout recommencer comme il y a vingt ans, mais j'ai l'impression que ça n'allait pas beaucoup moins bien non plus... Aujourd'hui, beaucoup de professeurs partagent ce constat mais sont fatalistes. Il faut dire que l'emploi garantit une certaine sécurité et qu'avec un diplôme d'instituteur, on ne sait pas faire grand-chose d'autre."