Une fourchette qui coûte trois ans de prison

Tout dépend de l’usage qu’on fait de cet ustensile de tous les jours… Croquis de justice.

Une fourchette qui coûte trois ans de prison
©Dario Cimmino
Croquis de justice>Jean-François Jourdain

Il fut un temps où on s’imaginait qu’une prolifération de gens de robe en début d’audience garantissait une matinée animée. Mais ce matin-là, au tribunal correctionnel de Namur, la preuve du contraire est démontrée. Les 11 avocats qui garnissent les bancs vont tous s’en aller avec une remise sous le bras. A part quelques prononcés de jugement, vraiment pas de quoi faire une chronique jusqu’ici. Mais il reste des spectateurs dans la salle, ce qui semble annoncer une affaire intéressante sauf le cas peu probable où ils seraient réunis ici par une conjonction astrale favorable.

Et en effet, voici que le pandore de faction à l’entrée du tribunal est sommé d’aller chercher un prévenu menotté. Il fait à tout casser 1 m 70 et ne doit pas excéder 65 kg à vue de nez. Pourtant, ils ne seront pas moins de trois à le garder de près. Y compris lorsqu’il embrasse des gens qui sont visiblement ses parents. L’ennemi public numéro un ? On tend l’oreille.

Rapports disciplinaires

Ce garçon d’apparence plutôt frêle est en fait un habitué des prétoires, à 20 ans à peine. Il loge actuellement à la prison d’Andenne. Ses parents sont cités ici comme civilement responsables vu que la plupart des faits litigieux qu’on lui reproche datent de sa minorité.

"Venez ici, Monsieur", ordonne la présidente. On doit abaisser le micro pour l’entendre parler. "Le tribunal de la jeunesse de Namur a prononcé un jugement de dessaisissement à votre égard. Cela veut dire que vous vous retrouvez devant la justice des adultes. On vous reproche, en décembre 2011 à Saint-Hubert, de vous être servi d’une fourchette pour menacer et ensuite blesser des agents de surveillance pénitentiaire. Vous êtes en état de récidive puisqu’en mai 2011 vous aviez déjà écopé de 3 ans de prison avec sursis. Qu’avez-vous à dire sur ces faits ?

- Oui, c’est vrai, je me suis servi d’une fourchette pour porter des coups au visage."

- Et pourquoi avez-vous agi de la sorte ?

- Ben… J’ai perdu mon contrôle, je ne me sentais pas bien en prison.

- Comment se fait-il que vous étiez en possession de cette fourchette ?

- C’était pour me défendre contre les autres jeunes. On n’a pas le droit d’en avoir, mais j’en avais une depuis une semaine. C’était l’agent qui me l’avait apportée.

- Et pourquoi en aviez-vous besoin ?

- J’étais pour une fois sorti au préau, mais je ne comptais pas m’en servir.

- Alors pourquoi l’avez-vous fait ?

- L’agent m’a dit des mots qui m’ont énervé.

- Mais vous semblez vite énervé de manière générale !

- Ouais, je suis quelqu’un d’impulsif. Quand je suis arrivé à Andenne j’ai eu beaucoup de rapports disciplinaires mais ça va mieux, je prends de l’âge (sic) et j’évalue mieux. J’ai été contacté par un psy mais je préfère l’assistante sociale.

- Et vous voyez encore vos parents ?

- Ouais, deux fois par mois.

- Et vous faites quoi, en prison ?

- J’ai suivi des cours de soudure, parce que je voulais avoir un diplôme, mais ça m’a pas plu. J’aurais aimé travailler en cuisine, mais on m’a refusé à cause des couteaux.

- (Soupir) Asseyez-vous."

Au tour de la partie civile. Il rappelle qu’il n’y a pas seulement eu des coups de fourchette, mais aussi des coups de poing au visage et à l’épaule entraînant une incapacité de travail que le surveillant dit permanente à 7 %. Le litige étant toujours en cours devant le tribunal du travail, la partie civile ne peut qu’exiger un euro à titre provisionnel. C’est ennuyeux, intervient la présidente, car le tribunal doit qualifier les faits : coups et blessures volontaires ayant ou non entraîné une incapacité de travail permanente…

Le coin du voile se lève

Dans notre coin, on se dit tout de même que trois ans de taule pour quelques coups de fourchette, c’est décidément bien cher payé alors que certains escrocs en col blanc se baladent joyeusement dans la nature après avoir dû seulement rétrocéder 10 % de leur escroquerie, mais la procureur du Roi va nous lever un coin du voile.

Le garçon qui est jugé ici est littéralement ingérable. En décrochage scolaire depuis son plus jeune âge (10 ans) il a battu des records de précocité pour commettre son premier délit, une agression au couteau, déjà. Les faits sont clairs et non contestés. Il y avait en outre préméditation, comme il ressort des conversations qu’il a eues avec ses codétenus : il voulait en fait se venger d’avoir été privé de télé depuis le matin même, sanction encourue après avoir deux fois tenté de mettre le feu à sa cellule. Rien n’a pu le remettre dans le droit chemin, scande la procureur, ni des séjours en IPPJ, ni Everberg, et d’ailleurs le tribunal de la jeunesse ne se dessaisit que dans les cas très graves. Les parents ont toujours insisté sur le fait qu’à la maison, tout se passait bien, mais comme beaucoup de parents qui aiment leur enfant, ils ont toujours tendance à minimiser des faits pourtant graves. Le prévenu a un comportement antisocial, et est dangereux compte tenu du risque très élevé de récidive. Il n’arrive pas à se maîtriser. Le ministère public requiert dès lors trois ans de prison ferme.

On aurait aimé entendre les arguments de la défense, mais comme le rappelle la présidente, tant que l’expertise de l’invalidité de la victime est pendante, on ne peut pas qualifier les faits et donc la défense ne sait pas sur quel pied danser. L’affaire est reportée au 29 janvier prochain, en espérant que l’expertise aboutisse d’ici là. La justice, comme d’habitude, se hâte lentement.