"C'est terrible: les gens vous appellent pour préparer leurs propres funérailles"

"Mourir en 2014". Pour la semaine de Toussaint, "La Libre" a réalisé une enquête en 5 volets sur l’évolution récente des rites et pratiques funéraires. Première partie : la mort en face. Reportage chez un entrepreneur de pompes funèbres à Ciney, professionnel du funéraire depuis 30 ans.

"C'est terrible: les gens vous appellent pour préparer leurs propres funérailles"
©PAPEGNIES
Annick Hovine

Pour la semaine de Toussaint, "La Libre" a réalisé une enquête en 5 volets sur l’évolution récente des rites et pratiques funéraires. Première partie : la mort en face. Reportage chez un entrepreneur de pompes funèbres à Ciney, professionnel du funéraire depuis 30 ans.

A gauche repose Julia, 83 ans. A droite, Marie, 92 ans. Elles sont mortes toutes les deux il y a deux jours - un dimanche -, dans la même maison de repos de Ciney. Le soleil éclaire généreusement le funérarium, désert en ce début de matinée.

A gauche, pas de fleurs, pas de couronnes et un cercueil en bois simple : la vieille dame a choisi de se faire incinérer. Aux bouquets, elle a préféré des dons à la ligue Alzheimer, la maladie qui lui faisait perdre la tête. A droite, un cœur tressé de roses rouges recouvre le cercueil plus ouvragé. Des lys, des freesias, des œillets et quelques immortelles montent la garde sur des tabourets placés à des hauteurs différentes. Les bouquets iront fleurir sa tombe.

Entreprise familiale

Les souvenirs défilent sur le cadre photo numérique fixé au mur : mamie dans le jardin, avec ses filles, les petits-enfants sur les genoux… Cheveux bruns, puis argentés, puis blanc mousseux… "Les familles sont très demandeuses : j’essaie de limiter les photos à 50. Ça prend du temps de les scanner et de faire le montage informatique" , commente Mme Hennuy, responsable au quotidien du funérarium situé dans le zoning à l’entrée de Ciney. L’entreprise familiale de pompes funèbres Hennuy, fondée par son mari Roland, il y a trente ans, gère aussi le funérarium de Natoye. Là-bas, c’est le grand-père Hennuy, 74 ans, qui tient la boutique.

"Ici, tout le monde fait tout" , explique le patron, Roland Hennuy. Les trois temps plein et les sept occasionnels (deux conducteurs de train, un dépanneur de Touring-Secours, un enseignant…), formés dans l’entreprise, se relaient pour les toilettes mortuaires, les mises en bière, la conduite du corbillard, les funérailles… "On travaille comme une bande d’amis. C’est important, dans une entreprise de pompes funèbres. On ne regarde pas à une heure près. Si les familles ont besoin de plus de temps, on reste."

Pas un marchand de cercueils

Madame s’affaire dans un des trois salons privés attenant aux chambres funéraires : il faut vérifier s’il reste assez de café, charger le frigo en limonade et en Coke… Les visites sont prévues de 16 à 19 heures. "Le défunt reste ici deux ou trois jours en moyenne. Les gens sont ici comme chez eux. Ils se retrouvent en famille. Ce n’est pas la méthode bruxelloise ou flamande, comme je l’appelle, avec une cafétéria commune où les familles sont mélangées. Après deux heures, on vire tout le monde et on passe à un autre mort. Evidemment, c’est plus rentable… Ce sont des marchands de cercueils."

Roland Hennuy ne fait plus partie de la Fédération des entreprises de pompes funèbres, qui a une approche trop commerciale, selon lui. "J’ai une autre vision des choses. Nous, on fait du sur-mesure." Le patron assiste d’office à toutes les funérailles. Il y met un point d’honneur. "Une question de respect des familles et du métier , explique-t-il. Les gens y tiennent."

Tout ou rien

Quitte à jongler avec les enterrements, quand les morts se bousculent : un début de messe ici, l’autre moitié là-bas et une présence au cimetière pour le troisième…

A Ciney, l’entreprise familiale prend en charge entre 150 et 170 décès par an. Cela représente en moyenne un enterrement tous les deux jours. Mais cette moyenne ne veut rien dire en réalité. "On peut avoir zéro décès pendant une semaine puis quinze pendant celle qui suit : c’est ce que j’appelle le tout ou rien."

Il faut être très réactif, explique Roland Hennuy : les familles demandent souvent aux pompes funèbres d’arriver dans l’heure. Dans la région de Ciney, dans 8 cas sur 10, la mort survient à l’hôpital ou en maison de repos. "Même quand la personne est en en soins palliatifs à domicile, en toute fin de vie, quand il y a des problèmes, c’est la panique et on la transfère à l’hôpital."

Cendres encombrantes

Les pratiques funéraires ont-elles beaucoup changé en trente ans ? "On ne pourrait plus se passer des funérariums. C’est devenu indispensable. Avant, neuf défunts sur dix restaient à domicile avant d’être inhumés. Maintenant, il y a moins d’un tiers des défunts qui sont à la maison en attendant les funérailles."

Pourquoi ? La raison est surtout technique, croit l’entrepreneur de pompes funèbres cinacien. La taille des maisons a rétréci, les appartements sont plus petits… Ou le logement a été vendu au moment d’entrer en home.

Autre évolution : les crémations ont pris le pas sur les enterrements. "Les incinérations représentent 60 % de la demande par ici. Plus vous allez vers la campagne, plus vous aurez des inhumations traditionnelles , indique encore le gérant. On peut ramener les cendres chez soi. Mais ce qui est marquant, c’est que les familles les gardent pendant deux ou trois ans puis ne savent plus quoi en faire. On nous contacte alors pour les placer au columbarium ou pour procéder à la dispersion. Je n’ai pas eu un cas où les gens les ont gardées définitivement."

"C’est terrible…"

Evolution plus récente encore : les funérailles commandées par les intéressés eux-mêmes, avant une euthanasie programmée. C’est arrivé cinq fois en 2013, trois fois depuis le début de l’année. "C’est terrible : les gens vous appellent pour préparer leurs propres funérailles. On se rend chez eux. Ils vous disent : voilà, ce sera tel jour, à telle heure… Souvent, l’entourage se révolte et me prend à témoin : vous vous rendez compte de ce qu’il ou elle a décidé de faire ? J’essaie de rester neutre. Ils sont déterminés. Le plus souvent, ce sont des gens qui ont une maladie dégénérative, comme une sclérose latérale amyotrophique. La paralysie atteint les orteils, les pieds, les jambes… A la fin, certains n’arrivent plus à fermer les yeux. Le pire, c’est qu’on garde sa tête jusqu’au bout. Je comprends qu’ils ont envie de disparaître."

Pour les bébés, on ne demande rien

On a beau travailler depuis trente ans dans les pompes funèbres, certaines situations restent plus éprouvantes que d’autres. "C’est très difficile quand il s’agit d’enfants." Un gamin fauché par une voiture ou un bébé décédé de mort subite. "Ça vous tombe dessus sans crier gare. Mais il n’y a rien à faire… C’est le plus dur. Les parents attendent de nous qu’on absorbe un peu leur chagrin."

L’entreprise de pompes funèbres assiste les familles jusqu’au bout. "S’il y a une autopsie, on se charge du petit corps et on attend sur place - ça dure en général deux heures - avant de le ramener aux parents. Quand c’est un bébé, chez nous, on ne demande rien, à part le prix du cercueil."

Face aux familles qui ont perdu un des leurs, il faut trouver les bons mots, dit encore Roland Hennuy. "C’est une question d’expérience. J’ai suivi des cours de psychologie, mais cela n’a pas servi à grand-chose , constate-t-il. On ne peut pas pleurer pour tout le monde : les gens ont besoin d’un soutien, pas de quelqu’un qui pleurniche."

La mort ? "Je ne crois en aucun dieu, en aucune religion. Vivons le mieux possible ! Le jour où ça m’arrivera, tant pis. Je n’ai pas peur. La mort de mes proches m’inquiète plus que la mienne. C’est autre chose." En mars dernier, la maman de Roland Hennuy est partie à 72 ans - un cancer du pancréas. "Elle tenait absolument à ce qu’on s’en occupe. On en avait discuté. On lui avait promis." Un silence, une fêlure dans la voix. "C’était très dur, quand on a fermé la gaine et cloué le cercueil."


Décédé de mort naturelle. Ou pas

Chaque année, la Belgique enregistre plus de 100 000 morts. Un chiffre qui augmente logiquement avec la croissance de la population. Les statistiques sont établies selon les bulletins de déclaration des décès à l’état civil. La collecte de ces informations prenant un certain temps, les dernières données officielles de la Direction générale statistique du SPF Economie remontent à 2011.

Cette année-là, on a comptabilisé 104 247 décès. Dans plus de 9 cas sur 10 (93,5 %), la mort a une cause naturelle qui se base sur la Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes, dixième révision (CIM-10) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les décès y sont classifiés en chapitres : maladies infectieuses, tumeurs, maladies du sang, endocriniennes, du système nerveux, de l’appareil circulatoire, de l’appareil respiratoire, etc.

Les suicides, bien avant la route

Le tableau montre, par exemple, que grippe et pneumopathies ont été la cause de 3 486 décès en 2011, soit 3,3 % du total de morts enregistrés au cours de l’année. Par comparaison, le sida a tué 44 personnes sur la même période.

En 2011 toujours, 8 femmes âgées de 25 à 44 ans sont mortes en couches, soit lors d’une grossesse, d’un accouchement ou à la suite de celui-ci. La période périnatale a aussi été fatale à 220 bébés et enfants de moins de 5 ans.

Les statistiques relatives à l’euthanasie n’apparaissent pas comme telles dans les tableaux, l’euthanasie n’étant pas répertoriée comme cause de décès dans la CIM-10 de l’OMS. On retrouve les 1 133 euthanasies déclarées en 2011 (soit 1,1 % du total des décès enregistrés cette année-là) dans "les morts naturelles", classées selon les maladies qui ont amené à accepter la décision d’euthanasie, explique-t-on à la Direction générale statistique.

On ne meurt pas seulement de maladie. En 2011, 6 792 personnes (6,5 % du total des décès) ont perdu la vie dans des circonstances "non naturelles". Il s’agit d’accidents de la circulation (route, air, eau, chemin de fer…), d’agressions, d’homicides mais aussi "d’interventions de la force publique" ou de complications de soins médicaux et d’actes chirurgicaux,...

Dans ces morts non naturelles, les suicides (2 084 en 2011, soit 2 % des décès) ont le triste privilège de devancer largement les accidents de transports (892 morts, 0,9 %). Et les hommes (1 485 en 2011) sont deux à trois fois plus nombreux que les femmes (599) à se donner la mort.

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