Des instits en grève ont voulu faire "quelque chose d’utile"

Au collège du Biéreau, lundi, les instits étaient bien sûr en grève. Mais ils se sont tout de même rendus au sein de l'établissement afin de faire "faire quelque chose" pour donner un sens "solidaire" à ce 15 décembre. Reportage.

Hovine Annick
Des instits en grève ont voulu faire "quelque chose d’utile"
©Flémal

D’habitude, à cette heure-ci, quand on frotte les tables du réfectoire des maternelles, c’est pour enlever les traces de Magicolor - souvenir de la garderie du matin. Mais ce lundi, jour de grève nationale, on y trouve des épluchures de carottes, des cheveux de poireaux et des pépins de potirons. Les instits ont pris possession des lieux, armés d’économes et de petits couteaux de cuisine.

Vraiment besoin

S’il n’y a qu’une poignée de mômes présents au collège du Biéreau, à Louvain-la-Neuve, les professeurs en grève (80 %) sont venus en nombre, rejoints par des collègues de l’école des Hayeffes de Mont-Saint-Guibert, à quelques kilomètres de là. Ils ont décidé, ensemble, de "faire quelque chose" pour donner un sens "solidaire" à ce 15 décembre .

"On s’est concerté un jour à midi. On voulait faire la grève mais pas rester chacun chez soi bien au chaud. On ne voulait pas faire de piquet, déranger les gens ou les empêcher de travailler, mais quelque chose qui soit utile, pour des gens qui en ont vraiment besoin. On a pensé à "Un Toit, un Cœur", une association qu’on avait déjà aidée il y a deux ans, en leur donnant une partie des bénéfices du marché de Noël de l’école" , explique Manu, institutrice en 6e primaire au collège du Biéreau.

"Un Toit, un Cœur", c’est un espace refuge, un lieu d’écoute et de solidarité, une passerelle entre le monde marginalisé et les citoyens de la ville étudiante. On y vient notamment pour partager un moment de convivialité, autour d’une tasse de café ou d’un bol de soupe.

Un sujet "un peu délicat"

L’idée était toute trouvée : ce serait une soupe de légumes frais, préparée à l’école. Mais les deux plaques électriques semblent bien dérisoires pour faire cuire deux immenses casseroles remplies à ras bord. Direction le réfectoire des primaires, où on peut brancher deux becs de gaz sur des bonbonnes. Dans la cour de récré, les gamins observent un peu perplexes le va-et-vient de leurs professeurs.

"Je fais la grève à fond, je revendique cette action, j’y crois, je veux que ça bouge , assène Manu. On a chacun et chacune des motivations différentes, mais il y a trop de mesures d’austérité. Moi, je fais cette grève surtout pour mes enfants et pour tous les enfants !"

Sébastien, jeune enseignant de 3e primaire, a la même approche : "On veut marquer le coup en faisant quelque chose. Je pense à l’avenir, à mes futurs enfants. On veut nous faire travailler plus tard mais ça laissera moins de place pour les jeunes."

Marie, professeur de gym, embraie : "C’est important, cette solidarité vis-à-vis des personnes démunies. Ce sont toujours les gens qui ont moins d’argent qui pâtissent des mesures qui sont décidées. Je me dis que c’est important d’agir maintenant, aussi par solidarité vis-à-vis des personnes qui se sont battues pour obtenir les droits que nous avons aujourd’hui."

L’eau se met à frémir doucement sur le feu; les conversations chauffent dans le réfectoire. Aux Hayeffes, les grévistes sont minoritaires : moins de 20 % du corps professoral. "C’est un sujet un peu délicat, qu’on évite en général. On a essayé d’expliquer à nos collègues mais certains ne veulent pas entendre. C’est parfois un peu tendu , indique Florence, institutrice depuis 13 ans. On est dans une école qui a le cul dans le beurre. Mais moi, je veux me bouger pour nos enfants. Ce sont toujours les mêmes, souvent les ouvriers, qui montent au front pour défendre nos droits. Là, on ne peut plus les laisser seuls, ce n’est pas possible, on doit être solidaires. Ce ne sera peut-être qu’une petite goutte d’eau, mais on le fait."

Déguisées en petites vieilles

Institutrice dans la même école, en 1ère et 2e primaires, Anne-Sophie renchérit : "C’est vrai, nous, on est bien, on est nommées et on touche notre salaire tous les mois. Mais il n’y a pas que nous ! On ne peut pas vivre dans notre petite bulle. On sent bien qu’il faut revenir à quelque chose de plus solidaire. C’est vers cela qu’on doit aller."

Tôt ce matin, Florence, Anne-Sophie et leurs quelques collègues grévistes sont arrivées "déguisées en petites vieilles", avec cannes et perruques, à un des carrefours d’entrée de Louvain-la-Neuve, bloqué par les syndicats. Elles brandissaient des pancartes : "Instits inquiètes pour le futur de nos enfants". Une manière humoristique de protester contre l’allongement de l’âge légal de la retraite. "On est évidemment d’accord de faire des choses, mais soyons créatives ! Il ne faut pas seulement déclarer : "On va travailler jusqu’à 67 ans" et puis, point, ne rien faire d’autre."

Il est midi et demi. La soupe est cuite. On embarque les deux casseroles fumantes dans le break de Manu, qui ira les déposer à "Un Toit, un Cœur".