Xavier Damman: évangéliste 3.0

Xavier Damman est le créateur de Storify, un outil qui permet de rassembler et d'ordonner sous forme de ligne du temps des messages issus de différents réseaux sociaux. Cet outil, le Belge l'a développé dans la Silicon Valley où il s'est installé il y a six ans. Portrait d'un Belge et prophète à l'étranger.

Xavier Damman: évangéliste 3.0
Van Vyve Valentine

La connexion Internet est perturbée. Xavier Damman apparaît pixelisé et souriant sur un écran d’ordinateur (What else ?), à quelques dizaines de milliers de kilomètres de sa Belgique natale. Il l’a quittée il y a près de six ans pour l’outre-Atlantique et parcourt depuis lors le monde (réellement ou virtuellement), vendant son bébé de technologie mais aussi et particulièrement sa vision de l’information. Passionné "depuis toujours" de nouvelles technologies et de médias, ils le lui rendent plutôt bien, lui offrant un espace de jeu incommensurable. Grâce à eux, il fait partie du gratin mondial de l’innovation, jonglant, dans un monde connecté, avec les outils de l’information qu’il entend utiliser en faveur de la liberté d’expression.

Suivre sa légende personnelle

Xavier Damman est sorti à fond de caisse des starting-blocks. Après des études d’ingénieur civil à l’UCL, une spécialisation en informatique qu’il complète avec une maîtrise en entrepreneuriat, il entame une première expérience professionnelle dans la consultance. Cette "période déprimante", se souvient-il, ne dure qu’un an et demi. Son parcours (voir encadré) le présageait en effet à d’autres destinées. Plus lointaines, certes. Plus en phase avec ses "convictions" et ses passions, surtout.

Avec une idée - Storify - pour presque seul bagage, il embarque à l’été 2009 pour San Francisco et sa Silicon Valley, décidé à y vivre son rêve américain. Un pèlerinage conduit un an plus tôt avec quelques férus de nouvelles technologies dans la Mecque des start-up amènera le Nivellois à y élire domicile. Et pour cause, c’est "la Florence de la Renaissance; on ne cherche pas à défendre ce qui existe mais à détruire pour mieux reconstruire", dit-il dans une allusion à ce qui se fait sur le vieux continent. La ritournelle y est connue : le soutien financier manque alors que le jeune entrepreneur sait qu’il tient là une pépite. "C’est comme si j’avais essayé de faire pousser des kiwis en Wallonie , plaisante-t-il. Pour faire décoller le projet, je devais m’en aller. Ma naïveté m’a fait penser que ça fonctionnerait !", poursuit-il tout en vantant les mérites de cette partie de la baie où "les entrepreneurs expérimentés endossent le rôle primordial de mentor".

Si, de l’aveu du principal intéressé, les débuts sont "difficiles, sans argent ni réseau", l’idylle industrielle est fulgurante. Jérémy Le Van en sait un bras sur ce pote - et collègue à ses heures - qui squatta un temps son canapé. "Il a douté… Mais il n’hésite jamais à mettre les mains dans le cambouis. C’est un vrai entrepreneur, créatif et fonceur. Son tempérament entier l’aide à arriver à ses fins", raconte-t-il.

Alors que son visa arrive à expiration, le Brabançon parvient à lever sur le fil 10 000 $. Mission accomplie ! "Quand on veut une chose, tout l’Univers conspire à nous permettre de réaliser notre rêve", glisse-t-il, empruntant les mots de Paulo Coelho dans "L’Alchimiste", sa "bible". Dans ce conte philosophique, Santiago poursuit sa légende personnelle, avançant grâce à sa volonté et à ceux qu’il rencontre sur son chemin. Tiens, tiens…

Idéal démocratique

Xavier Damman met la technique au service de ses idées et idéaux. "La programmation est la littérature du XXIe siècle. Elle permet d’impacter des millions de personnes, de donner une voix à ceux qui n’en ont pas", dit-il arguant que, puisque le quidam est devenu acteur d’infos, il détient le pouvoir de remettre en cause le système. "Xavier est rempli de valeurs et d’idéaux en faveur d’une société ouverte, où les gens ont la maîtrise de leur existence" , étaie Alain Gerlache, spécialiste des nouveaux médias. Jérémy Le Van abonde : "C’est un hacker de la société. Il aime en trouver les failles et y glisser un espace de liberté." P as surprenant dès lors de voir le jeune père de famille arborer un t-shirt à l’effigie des Anonymous au slogan révélateur : "If your government shuts down the Internet, shut down your government." " Le citoyen doit utiliser son pouvoir pour défendre ses droits, le bien commun et combattre les injustices. Ce message, je l’évangélise ! " , s’enflamme cet idéaliste pragmatique. Il le fait visiblement bien puisque Storify était utilisé largement lors des Printemps arabes…

L’innovation comme moteur

Le Belge a vendu Storify. "J’aime faire passer un projet de 0 à 1 , explique-t-il, pour passer de 1 à 10, d’autres peuvent le faire mieux que moi." Entendant aller sans cesse de l’avant, ce Nivellois au "brin de folie" a "une tonne d’idées" pour donner aux peuples "les outils de leur émancipation" et les aider "à mettre en lumière les dysfonctionnements de la société". Rien que ça. Et pourtant, son enthousiasme vient titiller chez son interlocuteur les idées de grandeurs et l’esprit frondeur qu’il avait pris soin d’enfouir. "Il a du charisme, une capacité à fédérer et à entraîner, un esprit brillant et inventif , confirme Alain Gerlache . Il pense et agit globalement, en intégrant la technologie, la politique et le journalisme", résume-t-il, ajoutant avoir avec le jeune expat "desdiscussions animées". " Il a un avis critique et tranché sur tout ", complète Jérémy Le Van. D’ailleurs, "il croit tellement en ce qu’il fait qu’il veut convaincre et passe parfois en force ", précise encore Alain Gerlache.

Aux armes… et cetera

Le Brabançon en a parcouru du chemin. Il avale les kilomètres et les récompenses. Micro à la cravate - façon de parler puisqu’il opte plutôt pour la combinaison pull à capuche, jeans, baskets " à la Mark Zuckerberg " - il partage son expérience tant avec les parlementaires européens que les aficionados. Sur ordre du jeune prodige s’allument alors les écrans cathodiques. Ces téléphones intelligents sont "les armes" des citoyens 3.0 et des générations futures puisqu’"ils garantissent le fonctionnement démocratique". "Nous sommes les médias", revendique passionnément l’agile communicateur. "L’opportunité de faire autrement est nécessaire, évidente. Va-t-on renier l’évolution ou l’embrasser ?", interroge-t-il. Aux armes ? "A vos smartphones, citoyens !"


Bio express

2 janvier 1984 : naissance de Xavier Damman à Nivelles.

1998 : pendant ses études secondaires, il crée le magazine Tribal, décliné en site Web. Un média "par et pour les jeunes" qui se distribuera jusqu’à 30 000 exemplaires.

2007 : diplômé en ingénieur civil à l’UCL, avec une spécialisation en sciences informatiques et une maîtrise en entreprenariat. Ses études l’emmènent à Madrid et à Ngozi, au nord du Burundi.

2007-2008 : consultant à Bruxelles et à Londres, pour la banque Euroclear puis pour Skynet.

2009 : Xavier Damman crée Publitweet, qui deviendra Storify et, à l’été de cette année-là, s’envole pour San Francisco avec celle qui deviendra sa femme.

2010 : il lève les premiers fonds et trouve un cofondateur américain. La start-up grandit. Quelques années plus tard, elle emploie huit personnes.

2013 : nouvelle levée de fond pour $ 3,5 millions. Storify est revendu à l’américain Livefyre. Xavier Damman en reste le patron.

2014 : Storify accueille trente-cinq millions de visiteurs uniques. Au rang de ses utilisateurs : la BBC, CNN, Al Jazeera ou encore la Maison-Blanche et les Nations unies.


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