Dix mois pour raccrocher à l’école

Un projet-pilote, inauguré lundi, vise une vingtaine d’ados qui souffrent de phobie scolaire. Reportage.

Annick Hovine
Dix mois pour raccrocher à l’école
©Papegnies

Ils chahutent gentiment dans la cour en lorgnant le buffet dressé pour l’inauguration, lundi, de la nouvelle section de l’Ecole Robert Dubois, implantée à deux pas de l’Hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola à Bruxelles. Une école pas comme les autres pour ces 19 ados âgés de 12 à 18 ans avec un point commun : la phobie scolaire. "C’est une peur irrationnelle d’aller à l’école, qui se manifeste par des pleurs, des crises d’angoisse, de l’anxiété, des maux de ventre, des céphalées, des vomissements , indique le professeur Véronique Delvenne, chef de service de pédopsychiatrie à l’Huderf. Cela survient le lundi matin, sur le chemin de l’école. Ils se roulent par terre et, si on les force, il faut aller les rechercher dans l’heure, tellement ils se sentent mal. C’est un symptôme difficile à comprendre."

Un élève sur cent

Ce phénomène est clairement en augmentation au cours des 5 dernières années, observe la pédopsychiatre : un élève sur cent environ (1 %) développe ce trouble du comportement dont on ne connaît pas les origines. "Il existe une multitude de facteurs liés au jeune, à la famille, à l’école ou à l’environnement, qui parfois se combinent." Une dépression, un deuil, des difficultés avec un enseignant, du harcèlement…

Le projet pilote veut tenter, en dix mois - l’espace d’une année scolaire - de raccrocher ces jeunes à l’enseignement ordinaire. Chez "Les ados de Robert Dubois", il y a une classe mais aussi un atelier d’expressions, des groupes de parole, un espace de décompression. "Je me réjouis d’inaugurer cette nouvelle section qui répond à un réel besoin en réunissant en un seul espace l’approche pédagogique et la prise en charge psychothérapeutique de la phobie scolaire" , déclarait lundi Faouzia Hariche (PS), échevine bruxelloise qui a soutenu la mise en place du projet pour les adolescents en délicatesse avec l’école.

"Ici, c’est beaucoup plus sympa"

Comme Laura, 16 ans, qui parle franchement de son parcours en dents de scie, de Mons à Bruxelles, en changeant 12 fois d’école. "J’avais plein de problèmes dans ma vie personnelle et à l’école, où j’ai vécu le harcèlement." Au début, c’était verbal. "On n’arrêtait pas de me dire que j’étais moche, que je ressemblais à Alien." Les coups sont venus ensuite. "On a dû aller à la police à plusieurs reprises." Les mauvais traitements, virtuels mais réels, ont repris sur Facebook. "On se dit qu’on a fait quelque chose de mal. On devient parano par rapport à soi-même. On finit par devenir son propre ennemi." L’adolescente fait tout pour ne plus se rendre à l’école, jusqu’à une tentative de suicide.

Laura est inscrite à l’école Robert Dubois depuis novembre et reprend confiance. "C’est beaucoup plus sympa ici. On n’est pas des numéros. Les profs sont là pour nous remotiver." Et repêcher ceux qui replongeraient. "Honnêtement, j’ai déjà raté une ou deux semaines. Mais les gens sont là autour de nous. Une fois par semaine, je vois ma psy : ça fait du bien."

La trouille au ventre

Ce n’est plus une épreuve de se rendre à l’école : "Je pense que je suis bien partie. J’ai rattrapé énormément. J’avais 1 % en maths en arrivant et maintenant, j’arrive à expliquer les cours à ceux de mon année." Elle donne cette image : "Je pensais être en chute libre : j’ai trouvé un parachute." Si elle réussit ses examens, Laura réintégrera son école en septembre, pour entamer sa 5e. "J’aurai besoin d’un temps d’adaptation. Je sais que ça ne va pas être facile mais je pense que ça va aller."

Juliette(*), 16 ans, plus discrète, fréquente l’école Robert Dubois depuis janvier. Elle aussi a vécu des heures douloureuses sur les bancs, les moqueries, la méchanceté pure… "On me disait que j’avais des boutons. Certaines de mes amies m’ont trahie. Je m’inventais une maladie pour ne plus aller à l’école." Hospitalisée après une tentative de suicide, elle est dirigée vers la section des ados. "Oui, ça va maintenant mais je suis timide et j’ai du mal à m’intégrer." Sourire désarmant. "Je me suis fait quelques copains." Et, surtout, le matin, elle ne va plus à l’école la trouille au ventre.

(*) Prénom d’emprunt.