Drame du Heysel: un journaliste de "La Libre" revit une journée de cauchemar

Le jour du drame du Heysel, Philippe Vandevoorde avait été chargé par "La Libre" de suivre les supporters italiens et anglais et de couvrir tout ce qui avait trait au maintien de l’ordre. Il raconte.

Jean-Claude Matgen

Le jour du drame du Heysel, Philippe Vandevoorde avait été chargé par "La Libre" de suivre les supporters italiens et anglais et de couvrir tout ce qui avait trait au maintien de l’ordre.

Trente ans plus tard, il se souvient de cette journée "particulière" avec une acuité intacte. "Il faisait beau et, avant midi, toutes les terrasses de la Grand-Place et des environs étaient remplies d’Anglais et d’Italiens déjà très remontés. Chants guerriers et injures fusaient. La bière aidant, la tension ne cessait de monter, justifiant déjà des interventions de la police, de la gendarmerie et des secours."

Des forces de l’ordre dépassées

Philippe Vandevoorde se souvient que les accrochages se sont déplacés en direction du vieux stade du Heysel au fil de l’après-midi. "Tout était réuni pour que de graves incidents se produisent. La chaleur ambiante, le comportement de plus en plus agressif de ‘supporters’ de Liverpool qui, en rangs serrés, jetaient bouteilles et autres projectiles sur un maigre cordon de gendarmes positionné à l’arrière du stade, la présence de centaines de supporters sans billet qui tentaient de forcer le cordon policier pour rejoindre les gradins."

On apprendra, a posteriori, que le stade avait fait l’objet d’un compartimentage fantaisiste. "Entre le bloc Z, où étaient massés des supporters de la Juve, et l’un des blocs où avaient pris place les fans anglais, était censée se trouver une zone tampon remplie de spectateurs belges", poursuit notre collègue. "Mais les places avaient été pour la plupart rachetées par des Italiens. Les blocs étaient séparés par de vulgaires treillis, comme on en trouve dans les poulaillers, à peine gardés par les forces de l’ordre."

On apprendra aussi que les risques avaient été sous-évalués. Les forces de l’ordre étaient donc trop peu nombreuses mais aussi mal coordonnées. "De plus, des problèmes de communication n’ont pas tardé à se poser. Les accus des talkies-walkies ont rendu l’âme, rendant les échanges impossibles ou inaudibles. A tel point qu’une voiture de presse, équipée d’un mobilophone, fut réquisitionnée."

Piétinés, asphyxiés, écrasés dans le bloc Z

Pour Philippe Vandevoorde, la plus grosse erreur a toutefois consisté à ordonner aux forces de l’ordre se trouvant à l’intérieur du stade d’en sortir pour venir en renfort de celles qui, dehors, peinaient à contenir les hordes de resquilleurs. "Quand policiers et gendarmes ont été rappelés dans le stade, il était trop tard. Les hooligans avaient chargé les Italiens pris au piège du bloc Z."

Le journaliste de "La Libre" se trouvait à proximité de l’endroit où les victimes furent piétinées, asphyxiées, écrasées contre le mur d’enceinte qui finit par céder. "Le mur de briques rouges était coiffé de hauts barbelés. Quand il s’est écroulé, les corps se sont entassés les uns sur les autres. Une vision d’apocalypse."

Philippe Vandevoorde comprend qu’il assiste à une tragédie. "J’ai aussitôt prévenu mon confrère de la rédaction sportive, André Falque, qui était dans la tribune de presse. J’ai pu lui dire qu’il y avait des morts avant que la police ne coupe toutes les communications. Il a alors alerté Arsène Vaillant, aux commentaires du match pour la RTBF."

Les blessés sur des barrières Nadar

Entre-temps, notre ami était revenu à proximité du bloc Z. "J’ai été requis par un gendarme pour transporter des blessés à l’extérieur du stade où des médecins les triaient en fonction de la gravité de leur état. Nous les transportions sur des barrières Nadar. Certains avaient le visage mauve et cyanosé. D’autres présentaient de graves blessures. Pour d’autres encore, il n’y avait plus rien à faire. Jamais, je n’oublierai…"

Vandevoorde n’a pas de mots pour louer le dévouement des services de secours. "Ils ont accompli un travail remarquable. On ne peut en dire autant des forces de l’ordre, dépassées par le drame."

Au terme d’une réunion de crise improvisée, il est décidé que le match serait joué. "C’était ça ou une émeute généralisée", commente Philippe Vandevoorde qui n’a pas vu Michel Platini fêter l’unique but de la rencontre, mais qui se souvient de l’efficacité du porte-parole des pompiers, Francis Boileau.

Le match terminé, l’hélicoptère d’Héli-Samu s’est placé en position stationnaire au-dessus de la sortie des supporters anglais. "Le bruit était assourdissant, les projecteurs aveuglaient tout le monde, les supporters étaient comme des moutons pris au piège. La police les a escortés jusqu’à la gare de Jette. Les cheminots refusaient de faire partir le train si des gendarmes ne montaient pas à bord de chaque voiture. A Ostende, les fans anglais ont été mis dans la malle."

Entre-temps, "La Libre" avait battu le rappel de ses journalistes. Tous ceux qui fabriquèrent un numéro spécial, dont votre serviteur, se souviennent de cette nuit dramatique comme si c’était hier.

Drame du Heysel: un journaliste de "La Libre" revit une journée de cauchemar
©AFP