Drame du Heysel: comment la loi football a rendu les stades plus sûrs

De nombreuses mesures ont été prises en Belgique. Mais elles coûtent très cher.

Matgen Jean-Claude

Trente ans après la tragédie du Heysel, la Belgique a-t-elle réussi à contenir le phénomène du hooliganisme ? Manu Comeron, administrateur de l’ASBL fan-coaching de l’ULg, apporte une réponse nuancée à la question.

"Le hooliganisme a encore sévi de façon importante dans les années 1990 mais on a assisté à un important recul dans les années 2000 puis à une certaine recrudescence depuis 2010", observe-t-il. M. Comeron attribue la réelle amélioration constatée à trois paramètres. "La loi football, dont la première version date de 1998, a permis d’améliorer la sécurité dans les stades de première et deuxième divisions" , indique-t-il. Cette loi prévoit des sanctions rapides et sévères - des interdictions de stade pouvant aller jusqu’à cinq ans notamment - qui ont calmé nombre de fauteurs de troubles. Cela dit, en 2014, le nombre de décisions prises en vertu de cette loi football a fortement augmenté. Le rapport Cellule football du SPF Intérieur cite 8 431 mois d’interdiction de stade contre 7 108 en 2013 et 5 984 en 2012.

Deuxième amélioration spectaculaire : l’infrastructure. Sous la pression de l’UEFA, de nombreux stades ont été rénovés à travers l’Europe et la Belgique. Les nouvelles enceintes doivent répondre à un cahier des charges drastique. "De plus, relève Manu Comeron, les clubs ont équipé leurs installations de caméras de surveillance, mis au point des logiciels permettant de contrôler la billetterie et d’identifier les fans, etc."

6 millions d’euros

Notre interlocuteur insiste aussi sur la création d’équipes de stewards et le fan-coaching. "La Belgique se repose sur des bénévoles extrêmement bien formés. Leur présence auprès des supporters et leur rôle préventif sont un plus. Cela a notamment permis à la police, qui s’est elle-même largement professionnalisée, de se replier à l’extérieur des stades. Quant au fan-coaching, qui a surtout été développé dans les années 2000, il a mis en œuvre un accompagnement social très efficace d’une frange importante des supporters."

La lutte contre la violence dans les stades a cependant un coût. Le maintien de l’ordre, par exemple, mobilise du monde. Pendant la saison 2013-2014, 25 000 policiers ont assuré l’encadrement des matches de D1 et de D2. Pour un montant de 6 millions d’euros.


Le hooliganisme a changé de nature

Y a-t-il encore des hooligans en Belgique ? Pour Manu Comeron, c’est une évidence. Mais leur profil a beaucoup changé en 30 ans. "Du temps du Heysel et pendant les années ‘90, ce fut le règne des "sides" composés d’éléments très violents, avides de se battre contre leurs ennemis jurés dans le stade ou à proximité, explique-t-il. Aujourd’hui, le mouvement est devenu plus organisé. Avec le développement des réseaux sociaux, l’arrivée des GSM et d’Internet, les casseurs se donnent le plus souvent rendez-vous en des lieux éloignés, en dehors même des jours de match. L’Internet permet une communication rapide de la culture de la violence, qui dépasse les frontières du pays. On assiste à un phénomène de "globalisation", poursuit le sociologue.

Qui confirme une augmentation des faits de "hooliganisme" depuis cinq ans. On n’assiste plus aussi souvent à des batailles rangées ou à des affrontements sanglants entre fans et forces de l’ordre. Des incidents sérieux se produisent cependant à nouveau à intervalles réguliers. Comme récemment lors de matches impliquant les fans du FC Bruges mais aussi de Gand, du Standard, de Charleroi et d’Anderlecht, dont la violence s’est exprimée aux abords des stades ou sur le chemin qui y mène (aires d’autoroute, gares, etc).


L’Angleterre plus sûre que l’Italie et l’Espagne

En Europe du Nord et du Sud, l’évolution du phénomène de la violence dans les stades n’a pas suivi la même orientation, constate Manu Comeron."L’Angleterre, à la suite du drame du Heysel mais aussi de catastrophes nationales, comme celle de l’incendie du stade de Bradford, a pris des mesures très fermes, qui ont permis de "cadenasser" la situation dans les stades de division 1 et de division 2 où les spectateurs peuvent désormais venir en famille, sans craindre le moindre débordement. Mais la situation n’est pas aussi rassurante dans les divisions inférieures vers lesquelles la violence s’est déplacée. Les clubs de ces divisions accueillent régulièrement 15 000 spectateurs et une partie d’entre eux pose problème."

Dans le sud du continent, la violence est davantage prégnante, remarque M. Comeron. "En Italie, en France ou en Espagne, le hooliganisme est en recrudescence ces dernières saisons. Il est parfois le fait de groupuscules marqués très à droite comme au Real ou au PSG, parfois marqués très à gauche comme à la Corogne. Ce qui émerge aussi, ce sont les Ultras, groupes de jeunes fans qui, au départ, n’étaient pas spécialement violents mais dont une frange s’est radicalisée, ressuscitant d’une certaine façon les noyaux durs d’antan."


La violence liée aux courants nationalistes

La violence dans les stades ou aux abords de ceux-ci a pris une ampleur inquiétante dans nombre de pays d’Europe de l’Est. Manu Comeron met cette flambée en relation avec l’émergence de groupes de personnes cultivant une idéologie nationaliste marquée. Selon lui, tous ne sont pas des supporters de football mais les hooligans des stades entretiennent très souvent des rapports extrêmement étroits avec ces groupuscules qui entendent affirmer la supériorité de leur peuple.

"On trouve des exemples de cette imbrication aussi bien en Russie qu’en Pologne, en Serbie qu’en Ukraine ou sur le territoire de l’ancienne Allemagne de l’Est", indique M. Comeron, pour qui ces fans sont des partisans de l’ultra-violence et forment sans doute, actuellement, les factions les plus dangereuses d’Europe. Qui ne s’est pas frotté aux Bad Blue Boys du Dinamo Zagreb (Croatie) ou qui a oublié qu’Arkan, mafieux serbe de triste renommée, a pioché parmi les supporters de l’Etoile Rouge de Belgrade le noyau de sa future milice paramilitaire, les Tigres, coupable de nombreux crimes de guerre en Croatie et Bosnie, ne prend pas la mesure d’un phénomène qui perdure sinon enfle.