Joëlle Milquet dans une mauvaise passe

Ce mardi, la police a mené des perquisitions au cabinet et au domicile de la ministre CDH de l’Enseignement. La justice soupçonne Joëlle Milquet d’avoir employé des membres de son cabinet pour la campagne électorale. Les tuiles s’accumulent.

Joëlle Milquet , vice-Première ministre , ministre de l'Intérieur et de l'Egalité des Chances, en campagne pour les élections 2014 dans la cadre de la fête de l'Iris avenue de Tervueren
©Alexis Haulot
J. La. et Frédéric Chardon

Les premiers soupçons, soulevés dans la presse, datent de février 2014. Seize mois plus tard, la justice bruxelloise, qui s’est saisie du dossier en juin 2014 - après les élections fédérales et régionales donc - est passée à la vitesse supérieure. Une trentaine d’enquêteurs de la Police judiciaire fédérale (PJF) de Bruxelles ont mené des perquisitions mardi après-midi au cabinet de la ministre de l’Education et de la Culture, Joëlle Milquet (CDH). Ce ne sont pas les seuls lieux visés. Le domicile de Mme Milquet et de collaborateurs ont aussi été perquistionnés par les enquêteurs, intéressés par les ordinateurs.

Ces policiers, qui agissaient pour le conseiller Frédéric Lugentz, avaient déjà perquisitionné lundi au SPF Intérieur car les faits, qui valent à Mme Milquet d’être l’objet de cette instruction judiciaire, datent de la période où elle était ministre de l’Intérieur.

L’affaire est délicate. Elle a trait à la campagne électorale pour les élections du 25 mai 2014. Elle avait été dénoncée par "Le Vif" en février 2014. Le dossier tourne autour de l’engagement d’une dizaine de collaborateurs par la ministre au cabinet de l’Intérieur et de l’Egalité des chances à l’automne 2013.

Des engagements suspects

Cette dizaine de collaborateurs n’étaient pas tous à temps plein au cabinet. La plupart étaient des élus (conseillers ou échevins) à Bruxelles, Molenbeek, Anderlecht ou Saint-Josse, à savoir dans la circonscription où s’est présentée Joëlle Milquet pour les régionales.

Leur tâche, selon des détracteurs de Joëlle Milquet, était de préparer la campagne devant mener aux élections. Ces collaborateurs, quasiment tous d’origine étrangère, auraient ainsi été chargés d’organiser ou de choisir des événements où la candidate Joëlle Milquet aurait l’opportunité de rencontrer un maximum d’électeurs potentiels d’origine turque, marocaine ou encore congolaise.

Les listes de tâches qui leur étaient confiées indiquaient que certaines devaient se faire en dehors des heures de travail. Ce qui paraissait toutefois difficile vu l’ampleur de ces tâches.

Il faut savoir qu’à la suite des scandales politico-judiciaires des années ‘80, le financement des partis politiques a été revu et les dépenses électorales ont été limitées dans une loi de 1989. Une commission de contrôle des dépenses électorales a été installée. Elle a rappelé que les partis, listes et candidats ne peuvent mener aucune campagne électorale avec la collaboration des cabinets ministériels.

C’est sur ce point que sont menées les investigations du conseiller Lugentz. Ce magistrat de la cour d’appel de Bruxelles agit en tant que juge d’instruction. Vu que Mme Milquet est ministre, l’instruction est menée au niveau de la cour d’appel et du parquet général.

De longs mois d’attente

Il aura cependant fallu attendre quatre mois après les premières accusations pour que le parquet général ne lance, fin juin 2014, une pré-enquête. Lancer avant les élections une vaste enquête était en effet extrêmement délicat : si les investigations ne débouchaient sur rien, la candidate Milquet aurait eu beau jeu de reprocher à la justice d’avoir pesé sur les résultats.

Le parquet général a encore attendu quatre mois avant de mettre le dossier à l’instruction en janvier dernier. Les pièces saisies au cours des perquisitions devront être analysées par les enquêteurs du conseiller Lugentz, ce qui pourrait prendre de longs mois.

Joëlle Milquet, qui bénéficie de la présomption d’innocence, n’est pas inculpée.


"Madame Non" accumule les coups sur la tête

Quelle série noire pour Joëlle Milquet… En plus de ses tout frais soucis judiciaires, la ministre de l’Enseignement a reçu ces derniers mois une dose massive de coups durs : gros couacs et polémiques violentes dans des dossiers compliqués, reproches sur la manière "communautariste" dont elle a mené le CDH bruxellois, critiques acerbes venues du monde de l’enseignement, attaques de l’opposition… Ça n’arrête pas. On ne peut pas la soupçonner de manquer de pugnacité pour affronter toutes ces tempêtes mais, tout de même, son image a été sérieusement écornée depuis qu’elle n’est plus la puissante vice-Première CDH au fédéral.

Ses collaborateurs fuient

Son arrivée au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’été dernier, avait d’ailleurs très mal démarré : une dizaine de collaborateurs importants (dont un chef de cabinet) de la ministre avaient claqué la porte. Le rythme de travail "à la Milquet" est, il est vrai, dur à suivre. Avec ses 1 000 idées à la minute et son sens très personnel du respect des horaires, l’ancienne présidente du CDH peut user les meilleures volontés.

Les "cours de rien"

Au-delà de son style managérial, Joëlle Milquet a aussi souffert sur le fond des dossiers. Il y a quelques jours, le Conseil d’Etat a flingué l’avant-projet de loi de la ministre sur l’encadrement pédagogique alternatif (EPA ou les fameux "cours de rien") pour les élèves ayant choisi de ne pas suivre un cours de religion ou de morale dans l’école officielle : problème de neutralité dans le chef des professeurs, atteinte à la liberté pédagogique, impossibilité de différencier le contenu des objectifs, texte mal structuré et légistiquement faible…

Politiquement, ce dossier a aussi pourri les relations avec le partenaire socialiste au sein du gouvernement de la Fédération. Cerise sur le gâteau : l’addition calamiteuse de polémiques sur les "cours de rien" a évidemment donné une fenêtre de tir idéal à l’opposition qui s’en est donnée à cœur joie, ajoutant encore un peu plus de tension sur une question déjà minée.

Cette démolition en règle par le Conseil d’Etat a été portée sur la place publique quelques jours après une sortie virulente contre la ministre de la part des directeurs des écoles catholiques : ils ont exprimé leur "désaccord complet" par rapport à la volonté de Joëlle Milquet de contraindre les écoles à encadrement différencié de consacrer à l’avenir au moins 35 % de leurs moyens complémentaires à l’engagement d’enseignants.

Pas de bol…

Le "manque de bol" est aussi venu gonfler encore un peu plus l’addition… L’épreuve d’histoire pour les élèves de 6e année en vue de l’octroi du Certificat d’enseignement secondaire supérieur a dû être annulée dans l’urgence après que les questions avaient été diffusées sur Facebook. Celle que la Flandre avait surnommée "Madame Non" aurait certainement pu se passer de ce énième couac.

Communautarisme sur le gril

En poussant un peu, le CDH a récemment dû se débarrasser de la députée bruxelloise d’origine turque Mahinur Özdemir en raison de son refus de reconnaître le génocide arménien. Avec son exclusion du parti décidée sans hésitation par le président Benoît Lutgen, c’est aussi l’héritage de Joëlle Milquet chez les humanistes qui est remis en cause. C’est en effet elle qui avait défendu Mahinur Özdemir et l’avait placée en bonne position sur les listes en 2009, lui permettant de siéger comme la première parlementaire voilée d’Europe. Tout cela est beaucoup pour une femme qui a longtemps fait la pluie et le beau temps dans son parti.

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